Clin d’œil à mes amis de la Navaggia.

C’est l’endroit où la neige tient plus longtemps qu’ailleurs parait-il, le quartier de mon enfance, le plus bas du village.

Il faisait bon vivre dans la petite maison de missau e minnana.

En entrant dans la chambre froide, que l’on appelle aujourd’hui le frigidaire, tant elle est glaciale l’hiver, je retrouve la présence de mon arrière-grand-père maternel. Parfois, l’odeur de sa barbe qui sentait le tabac froid lorsque nous allions le saluer de bon matin dans sa chambre me revient aux narines. Il fumait la pipe qu’il bourrait avec du brun ou du gris de sa production personnelle au jardin. Aussi loin que je me souvienne, il vivait couché en fin de vie. J’avais quatre ans et je devais poser un genou sur le lit pour me hisser à sa hauteur et  l’embrasser, mon visage enfoui dans la toison blanche qui masquait sa bouille émaciée. Il tournait à peine sa tête pour me regarder, probablement pour fixer mon image avant de partir. C’est le seul souvenir que j’ai de lui avec son réveil pendu au-dessus de la cheminée. Un coucou qui avait vieilli aussi. Il sortait de sa cachette lorsqu’il en avait envie, il commençait à perdre le sens de l’heure et du temps. Coucou ! Coucou ! Il annonçait son heure sans se soucier si c’était la bonne.  Il lui arrivait d’annoncer un « Coucou ! »  sans sortir de sa cachette… Son maître horloger était vieillissant et grabataire, alors il se fichait d’égrener  le temps. Lui aussi perdait la tête et ne tarda pas à reposer au cimetière des objets usagés dans un coin du grenier. Peut-être un jour, intéressera-t-il un collectionneur, un sentimental ou un illuminé… mais retrouvera-t-il sa verve d’antan ? Pas sûr. L’objet animé qui perdait son âme en même temps que vacillait celle de son protecteur s’est momifié et ses parties rouillées ont figé à jamais le mécanisme qui ronronnait dans son ventre. Arrière-grand-père Dominique est parti sans nous connaitre vraiment… je crois qu’il nous a imaginé une vie heureuse dans le secret de ses pensées.

Le quartier était encore  peuplé. Toutes les maisons habitées : Zi Mercu, Zi Jean Paulu, Zi Ghiuvanni, Z’ Angnulu, Z’Andria, Zi Vincirinu… Tous avaient une particularité : le chanteur, l’ombrageux taciturne, la mémoire du quartier, le rêveur, le réservé, le facétieux. Les chaumières ont commencé à se vider à leur disparition et n’ont plus connu l’occupation permanente, sauf celle reprise par André et Catherine. Une grande solidarité régnait entre tous, chacun se sentait responsable de l’autre et c’est ainsi qu’ils ont terminé leur vie sans jamais quitter leur maison.

Mes grands-parents Sylvain et Battine, mon père François n’ont pu finir leurs jours sur place que grâce à la protection, la bienveillance, l’humanité d’Angèle puis d’André et Catherine. Ces derniers ont veillé sur eux jusqu’à leur dernier souffle sans jamais ménager leur peine. Lorsque j’étais à Paris, je savais que leur présence assurait la survie de la famille.

Chaque été, au moment des vacances, nous nous retrouvions souvent le soir autour d’un barbecue de fortune. Mon père était ravi de manger des « crochettes ». Je n’ai jamais su s’il plaisantait ou s’il confondait réellement. Il m’avait tellement habitué à ses facéties que je n’y prêtais  plus attention. Pour être à l’abri des regards comme du vent, nous tendions des couvertures sur l’étendoir à linge… André était à la soufflerie et à l’entretien des braises, j’étais le cuisinier de service. Les enfants s’agglutinaient autour de nous pour écouter nos histoires extravagantes. Danielle et Jean Simon, toujours dans le quartier,  devinrent les nouveaux anges gardiens. Formés à l’école des parents, ils veillaient à leur tour sur ma mère lorsqu’elle rentrait chez elle au retour de l’été.
Désormais l’endroit est désert, ils sont les derniers témoins de la vie qui présidait ici naguère.

Le jour « di a tumbera » (on tue le cochon), chacun avait sa part de viande, son boudin. On ne manquait pas d’huile, de sel ou d’œuf, les portes étaient ouvertes comme des magasins. Ce n’était pas du troc non plus, puisqu’on ne donnait rien en échange. En revanche, on pouvait compter les uns sur les autres sans aller crier famine chez la fourmi la voisine. Le besoin se savait ou se disait car aucune gêne n’existait dans leur environnement quasi symbiotique. La solidarité était leur deuxième nature.

André travaillait en forêt avec son ami Jacky. Je le voyais passer devant la porte de ma grand-mère, sa veste sur l’épaule, le pas alerte, pressé de retrouver sa famille. Il allait à la chasse parfois… je me souviens, dans le Pinettu, d’un tir redoublé, deux pigeons étaient restés coincés sur la branche d’un chêne. Il a dû grimper à l’arbre pour récupérer le gibier. C’était mon premier jour de chasse.

Et puis cette histoire peu banale : mon retour au village pour enseigner dans l’école de mon enfance, partir à la retraite en même temps que Catherine qui me tenait dans ses bras sur une photo de maternelle. Elle avait dû prolonger sa carrière pour obtenir les annuités qui faisaient défaut pour une retraite décente. Une triste histoire qu’il vaut mieux passer sous silence.

On a pris l’habitude de dire, c’était mieux avant. Et si c’était vrai ? C’était notre bon temps, nous le revendiquons comme tel. Nous percevons ainsi le changement. C’est notre histoire, nous avons aimé ce temps, cette vie, notre passé.

Nous sourions à cette évocation, elle nous raccroche à ceux qu’on a aimés. C’est bientôt notre tour. Pour ma part je ne peux m’empêcher de dire : « Dieu que notre vie a été belle ! » et à ceux qui vont rester : « Souriez, regardez, vivez, la vie est belle ! Ecoutez-là passer…»

 

 

 

On voit les couvertures protectrices…

 

 

 

 

 

Le barbecue de fortune…

 

 

 

 

 

 

 

Les moustaches souriantes et daliennes pointées vers le ciel… Sans doute le plaisir de la vie.

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6 commentaires

  1. Zi Vincirinu était mon oncle, je descendais le voir avec ma grand mère mais il était deja
    fatigué. Je ne l’ai pas trop connu.
    Je trouve tes recits tres beaux et tres vivants, les lire à voix haute me fait souvent
    basculer dans l’enfance.

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  2. Si vous prenez autant de plaisir à les lire que moi à les écrire, je suis ravi.
    Vous m’encouragez, ainsi, à continuer. J’ignorais qu’il était ton oncle. Je me souviens très bien de lui. c’était un ancien marin, me semble-t-il. Il nous faisait souffrir en nous pinçant le bout des doigts en disant : « Nichi, nichi chi la vulpi t’impichi… »

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  3. Simon, franchement, on s’y croirait tant ton récit est vrai , émouvant et nostalgique. je revois tous ces anciens et confirme que Zi Vincirinu était notre oncle (le frère de notre grand’père maternel).
    Quant à Zi Mercu, je te l’ai déjà dit était levé très tôt et chantait à tue- tête à Rustaghia et d’autres chansons de chez nous tant et si bien que s’il nous fallait être levés tôt, le réveil n’était pas indispensable pour cinq heures du matin, il s’en chargeait avec cette chanson.
    Nous l’appelions : Jeune!!!! car il nous disait l’être., malgré ses 80 ans.
    Pour ma part, je regrette sincèrement cette époque; nous étions heureux et la solidarité avait tout son sens.Les choses ont malheureusement bien changé dans la plupart des cas, même dans nos villages quasi désertés à présent.

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  4. Simon c’est tellement authentique et bien écrit,j’ai un plaisir immense à te lire, d’autant plus que ce quartier m’a vu grandir, j’ai des souvenirs indélébiles, des moments très forts que j’ai vécu à l’EMBRUGINU :

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  5. Meme si je ne connais pas ce quartier aussi bien que toi,je le frequentais quand meme, lorsqu’on allait voir ma tante Laure et mes cousins au moins une fois par semaine ,ces noms resonnent dans ma tete meme si je ne me souviens pas bien de toutes les personnes que tu mentionnes…chaque quartier a une histoire à racconter…la navaggia c’est la neige,…le pantano, c’est la boue (a pantaniccia)..l’insorito c’est le soleil ..etc .C’est bien de reveiller les souvenirs d’antan, et c’est un plaisir de les lire …C’est aussi un moyen de les empecher de mourrir…merci!

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  6. SIMON tes paroles sont très belles et nos souvenirs dans ce quartier de notre enfance et ces personnages de nos familles ……merci simon pour nos souvenirs

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