Le jour où j’aurais voulu être un corbeau…

Aujourd’hui le temps fait n’importe quoi. Signor Météo a perdu le nord, il verse son eau à seaux, souffle tout azimut à démonter les parapluies ou défriser les permanentes de femmes. Un temps propice à la plume et au clavier…à l’écriture.

 

L’histoire du  « barbeau de Saint Jean » (Voir : Madeleine et son Charlot) a réveillé un souvenir : cette possibilité que vous donne l’esprit, d’être ici et ailleurs en même temps.

C’était au tout début de ma carrière à Versailles. Les mutations étaient annuelles et toute fin d’année scolaire, il fallait chercher un nouveau studio pour que les liaisons matinales soient plus douces.

Il fallait jongler avec les gares qui desservaient le plus d’endroits pour courir le moins possible.

La première année nous logions dans une villa habitée et tenions, indirectement, compagnie à la propriétaire, une vieille bourgeoise versaillaise plutôt égocentrique. Le quartier était agréable, un détail important l’était moins : elle nous avait réservé des toilettes dans le jardin, le toit était abimé, nous devions faire nos besoins avec un parapluie, les jours pluvieux.

L’année suivante, nous avions trouvé une chambre indépendante d’une vingtaine de mètres carrés avec un poêle à mazout tout neuf. Nous avions signé le contrat sans réfléchir devant cette liberté retrouvée. A la nuit tombée, lorsqu’une envie pressante me prit, je cherchai en vain les toilettes : il n’y en avait pas et nous étions en plein Versailles. Durant toute l’année scolaire, nous avons joué les indiens pour vider notre seau hygiénique, le soir venu. Je partais en éclaireur, ma femme me suivait avec le pot… A mon signal, lorsqu’aucune âme n’était en vue, elle filait vers des toilettes « à la turc » d’une menuiserie toute proche. Ce manège a duré toute l’année scolaire.

Le bâtiment était vétuste, nous avions des voisins portugais très serviables mais très envahissants aussi. Le poêle était neuf mais présentait une fuite de mazout. J’avais demandé une clé à molette au voisin qui s’imposa pour effectuer la réparation lui-même : un boulon à resserrer. En manœuvrant à l’aveuglette, il réussit à fausser le pas de vis et nous dûmes passer l’hiver sans chauffage. Le linge moisissait au séchage… Par politesse, j’avais invité cet ouvrier avec son épouse à l’apéritif. Ils ont débarqué à douze. Frères, sœurs, cousins, cousines, compagnons et concubins… un moment infernal… Ils s’embrassaient, criaient, buvaient, tambourinaient. Plusieurs fois, je dus intervenir après minuit…il avait la fâcheuse habitude de mettre sa femme dehors et de rester seul avec leur fille de quelques mois. Une année très mouvementée.

La troisième année, nous avions repéré un studio plus grand à dix mètres de la gare qui desservait le maximum de villes. Nous fûmes mutés dans le nord des Yvelines et devions prendre le train pour Paris Saint Lazarre vers 6 h du matin, à l’autre gare située à deux kilomètres à pied. Avec le jeu des changements de trains nous n’arrivions chez nous que vers 20 h. Devant toutes ces complications, nous ne rentrions plus que le samedi, le reste de la semaine nous avions trouvé refuge dans un département limitrophe. Dans l’année notre premier enfant naissait

Chaque mois de juin, je déménageais seul, en plusieurs aller/retour entre Versailles et la gare Montparnasse. Les tickets étaient valables pour la journée si l’on ne rencontrait pas de contrôleur. Il m’arrivait de faire plusieurs voyages avec le même billet.

Un jour, avec ma petite charrette chargée, je me faisais tout petit pour ne pas trop gêner. Le train s’arrêta en gare parisienne au bord d’un quai en travaux. Je me suis retrouvé embourbé dans vingt centimètres de sable qui recouvrait tout le quai. J’étais tout au fond, les passagers pressés me bousculaient en m’ignorant totalement. Je me suis senti perdu dans un monde de fous qui avaient des yeux pour ne rien voir, un esprit pour ne pas penser : des automates sans états d’âme qui vous passeraient sur le corps au besoin…

Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, incapable de faire un pas de plus. En attendant que cette foule insensible disparaisse, j’avais levé les yeux au ciel. J’étais à un endroit en plein air et un vol nonchalant de corbeaux passait au-dessus de ma tête. Ils s’éternisaient, louvoyant, chaloupant, plongeant et remontant comme pour mieux me montrer qu’ils filaient vers le sud.

Durant de  très longues secondes, j’étais un corbeau. Je survolais les Invalides, l’Arc de Triomphe, ondulais à flanc de Tour Eiffel, passais au-dessus du Sacré Cœur, Montmartre… Une course folle et insensée à travers la capitale pour attiser davantage cette envie de fuite. J’avais la gorge serrée, les larmes me montaient aux yeux, j’étais seul, abandonné et mes pensées filaient entre les vieilles maisons de la Navaggia, là où je me sentais si bien. A la vitesse supersonique des neurones, j’avais traversé la France pour me réfugier chez moi dans la chambre de mon enfance. Une régression monumentale qui n’a duré que quelques minutes, il fallait reprendre ses esprits et revenir sur terre. 

Une grande fragilité qui vous rend vulnérable : il n’y a qu’un tout petit pas de la force à la faiblesse.

Quarante ans plus tard, je revois mes pieds plantés dans le sable de la gare Montparnasse. Je préfère mille fois la boue du chemin qui conduit jusqu’à ma maison. Là, je me sens à l’abri et les gens ne passent pas sans vous voir…

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