Cultiver son jardin.

J’ai toujours rêvé de cultiver, un jour, mon jardin. Ce n’était pas un caprice mais une envie réfléchie, plutôt un ressenti. J’avais vécu dans cette atmosphère paysanne durant mon enfance et comme l’enfance du lard qui laisse des traces, celle-ci aussi a laissé ses marques indélébiles. J’avais commencé ma vie en regardant mes ascendants travailler la terre, j’ai rêvé de la boucler par un retour aux sources.

Depuis quelques temps, je pratique ce « cultiver son jardin » au premier degré sans entrer dans la philosophie voltairienne de Candide. C’était comme si j’avais pressenti cette forme de bien-être durant mon enfance. Un père qui avait quitté l’école dès la maternelle pour aller garder les chèvres (sic mais trop long à commenter), comme d’autres la quittent aux portes de l’université et même après, avec dans leurs bagages pas grand-chose. Le « pas grand-chose » est-il plus supportable lorsqu’il intervient très tôt, s’en accommode-t-on  plus facilement pour se construire une vie moins torturée, plus acceptée ? La question est posée.

Cultiver son jardin n’est pas de tout repos et de tout bénéfice comme semble l’évoquer Candide. Cela me convient parfaitement. A part quelques torsions intempestives, les lumbagos, les coups de faucille sur le tibia qui ne demandait rien, les échardes… toutes ces vilaines choses qui, au fond, nourrissent le « bien-être » lorsque le soulagement arrive. Je me porte plutôt mieux dans ma tête. Le corps, déjà raboté par le temps, a plus de mal à s’en remettre, c’est dans l’ordre des choses. L’essentiel est dans la lucidité et l’acceptation des choses de la vie. Une compréhension à notre mesure sans s’emberlificoter dans des supputations tarabiscotées pour tenter d’expliquer ce qui nous dépasse.  

Que la fatigue physique après le labeur est bienfaisante ! Je me souviens de jeunes mamans de la bourgeoisie versaillaise qui adoraient s’empêtrer dans des analyses fallacieuses. Souvent, elles avaient fait des études supérieures et se pensaient compétentes pour pénétrer sur le terrain psychologique alors qu’elles étaient à l’origine des ratés de leurs enfants. Certes, les maris avaient leur part de responsabilité en fermant les yeux ou simplement épuisés d’un travail déraisonnable pour assurer le rang. Ils n’allaient pas se prendre la tête pour cela d’autant que père et mère étaient persuadés d’avoir pondu un génie. Il est même arrivé qu’une de ces mamans me demande de « voir » son plus jeune fils qu’elle voulait envoyer précocement au CP. Non seulement, il n’était pas prêt pour cela, il présentait un retard affectif et cognitif annonciateur de futures difficultés scolaires, du moins dans un premier temps. C’est ce qui s’est produit l’année de son passage à l’âge normal.

C’est terrible de constater un tel aveuglement car vous n’êtes pas crédible lorsque la personne est prisonnière de sa persuasion. 

Ces dames, très jeunes et oisives, ne manquaient aucun rassemblement devant la grille de l’école à l’heure des mamans. Elles s’attardaient après avoir donné de quoi sustenter leur enfant pour refaire le monde et commenter puis analyser les bruits qui sortaient de l’école. Elles étaient friandes d’entretiens pour étirer davantage un problème tout simple, facile à résoudre avec un peu de lucidité et d’encadrement. Nous appelions cela des problèmes d’élevage. Empêtrées dans leurs difficultés existentielles, elles entrainaient leur enfant dans le tourbillon. Souvent, les entretiens tournaient à vide mais elles n’en avaient aucune conscience. Il m’arrivait, lorsque je les connaissais mieux, de leur suggérer de faire le tour du canal du parc de Versailles. Une bonne tirée et de quoi apaiser les neurones pour un bon moment. Certaines s’y sont essayées et trouvant la paix de l’âme grâce au corps fatigué, m’ont remercié de cette trouvaille. Les plus réfractaires et convaincues de leur savoir, n’allaient pas s’abîmer les mollets et gaspiller leur souffle en faisant diversion.

Les mamans super-couveuses étaient des cas désespérés. Elles avaient un avis ferme et définitif puis couraient les avis des autres, mères, enseignants, psys, médecins et que sais-je encore… elles ne trouvaient la paix que lorsqu’un interlocuteur donnait une explication qui ressemblait un tant soit peu à la leur. Ces personnes-là, vous collaient aux basques en signe de détresse, vous abandonnaient puis revenaient… Je savais que même si vous les envoyiez couper du foin, transporter des bottes et former des meules vous n’eussiez eu aucune chance de les anesthésier : elles étaient trop fusionnelles.

Pourquoi cette longue digression et quel rapport avec le sujet ? Je n’en sais rien, cela m’est venu comme ça. Peut-être pour évoquer : « qui cultive du vent récolte des problèmes » ou encore : « qui n’a rien à faire surchauffe ses neurones » ?

Se mettre à la tâche et cultiver son jardin en évitant de regarder le champ des autres, beaucoup trop vaste à vous faire perdre la vue, et parfois, l’entendement.

La fatigue est bonne conseillère lorsqu’elle résulte d’un labeur qui vous promet des lendemains qui chantent. A chaque coup de pioche, à chaque pierre posée pour retenir cette terre féconde de mon jardin, je vois la tomate rougir pour mon plus grand plaisir. Cette attente fait oublier que demain ne sera peut-être pas ce lendemain attendu… Elle est voyage avec le temps qui file en nous ignorant, un voyage qui ne connait que le passé et se nourrit de présent. Le futur n’existe pas, ce qui est à venir devient présent et vieillit en passé.

Je cultive mon jardin, je regarde, j’écoute, je goûte… Je vis.

Bientôt la friche ravira mon jardin…

 

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