Tranche de vie : Maria, l’église et u murtoriu.

DSC_0030Elle avait un prénom prédestiné : Maria.

Rien d’étonnant, ses parents étaient les sacristains attitrés de l’église du village. Elle assurait la relève.

Ma tante avec qui je vivais transportait le Bon Dieu avec elle, partout où elle allait. Elle ne le lâchait pas d’un souffle. La main plongée en permanence dans la poche du tablier faisait rouler les perles de son chapelet quasiment tout au long de la journée. Bonne trotteuse, sous-traitée par la poste, elle livrait les télégrammes à domicile, vingt centimes de francs par voyage. Elle connaissait tout le monde au village et bien qu’analphabète, il suffisait de lui indiquer le destinataire pour que la livraison intervienne dans l’heure. Lorsque je l’accompagnais dans les rues de Lévie, je l’entendais psalmodier des paroles inaudibles sur le mode lancinant d’un rosaire à voix basse. Elle n’arrêtait jamais comme si elle avait pour mission de garder la flamme du divin toujours allumée. Les perles en forme de grains de riz ou ronds selon les modèles de chapelets, tournaient sur elles-mêmes au rythme de ses prières. Elle marquait une pause pour parler à un villageois de passage puis reprenait sa litanie.  J’imagine qu’elle attrapait la bonne perle, celle lâchée un instant pour serrer la main à la personne rencontrée, et qu’elle revenait sur sa prière là où elle l’avait suspendue … Cet automatisme acquis de longue date faisait partie de ses réflexes.

Pour avoir une idée de la durée de son rosaire, imaginez qu’un chapelet comporte cinq dizaines de petits grains appelés Ave, séparés par cinq gros grains, les Pater. Le cinquième Pater plus gros encore que les autres, annonce la branche finale qui comporte trois petits grains encadrés par deux autres gros grains et la croix terminale. Soit un total de soixante perles. Si l’on compte bien, cela fait cinquante-trois « Je vous salue » sur les petits grains et sept « Notre Père » sur les gros. Le tout complété par un « Gloria Patri » à chaque fin de dizaine et terminé par le « Credo » sur la croix. Ouf ! Il y avait de quoi passer la journée entière si je vous apprends, en outre, que cela pouvait être récité trois fois pour être complet. C’est bien plus compliqué à décrire qu’à pratiquer lorsqu’on s’appelle Maria. Si vous n’avez rien compris ce n’est pas grave, la suite sera plus légère.

C’est en arrivant à la maison, qu’elle posait sa kyrielle de perles sur la cheminée. La petite croix en argent pendait dans le vide avec un mouvement de pendule puis s’immobilisait alors que tante Marie était toujours dans ses prières. En regardant les bûches qui brûlaient dans l’âtre, elle récitait encore, rêveuse, perdue dans un vol d’étincelles qu’elle croyait signe divin. Ce petit feu d’artifice était remerciement de  Dieu qui l’encourageait à poursuivre ses louanges.  La grosse bûche représentait son père dont je porte le nom et le prénom. Je ne l’ai jamais connu et n’ai jamais rien su de sa vie. Lui aussi se manifestait en envoyant ses paroles étoilées dans une giclée d’étincelles lorsqu’elle me disait : « Tu vois, c’est lui, il nous regarde » et se signait pour la énième fois.

Nous dormions dans la même chambre, une grande partie de la nuit, je l’entendais parler avec Dieu. J’étais constamment informé de tout ce qu’elle attendait de son créateur. Souvent, elle ne s’endormait que très tard pour se lever très tôt entre quatre et cinq heures du matin

Je lui dois, sans doute, mon goût pour les sciences. J’ai encore en mémoire mes promenades matinales vers « u Piatonu », à la sortie du village pour repasser mes leçons de sciences naturelles, m’arrêtant près d’un point d’eau pour observer les amas* d’œufs de grenouilles ou m’intriguer longuement sur le mystère des têtards. Je suivais leur métamorphose et découvrais au fil des jours la progression des pattes qui conduisait le têtard à son stade final de batracien adulte. Ces moments sont les trésors de mon enfance, des petits riens d’un parcours banal qui vous transforment une vie. Elle avait ce souci de me réveiller à l’aube pour que j’apprenne mes leçons et ne me lâchait plus tant que je n’étais pas debout. Sa croyance omniprésente me conduisait curieusement à la soif de savoir, de la métaphysique à la physique, du Dieu impalpable à la vie d’ici-bas…

Marie vivait comme si rien ne pouvait lui arriver et soulageait, à sa manière, la vie des autres. Elle lisait dans les gouttes d’huile d’olive l’état de votre santé et se chargeait de vous débarrasser du mauvais œil après quelques séances de cette pratique. Elle apaisait les brûlures superficielles qui se soignent d’elles-mêmes avec un peu de patience, en vous tirant les feux. Elle m’avait initié un soir de Noël, seul moment autorisé pour transmettre les prières à réciter, « i incantesimi* » … C’était son truc. Elle était entrée en guerre contre moi, j’étais le diable qui perturbait sa vie et devais me méfier de ses coups de balai. Elle ne m’en a jamais voulu vraiment car je me suis construit à ses côtés, nous avions besoin l’un de l’autre. Elle riait en me portant un coup de « capia* » sur la tête en faisant bien attention à ne pas abîmer le crâne dont elle allait être fière par la suite. J’avais sauvé l’honneur de la famille en étant le seul de sa petite tribu à avoir fait un peu d’études. Je lui dois beaucoup car de son obscurantisme est sorti un peu de lumière. Je crois que je peux me permettre ce petit clin d’œil avec elle.

L’église était sa deuxième maison, elle avait pris la suite de ses parents. Comme eux, elle détenait le secret de la sonnerie des cloches. Elle aimait la volée des dimanches de fête qu’elle ne manquait pour rien au monde. Mais sa spécialité restait « u murtoriu », le glas. C’est elle qu’on avertissait d’un décès et toute en dévotion, elle y mettait son cœur. Chacun reconnaissait cette musique si particulière qui lui venait de ses ascendants. Lorsque quelqu’un d’autre la devançait dans le clocher, les gens du village à l’oreille exercée, disaient : « Ça, ce n’est pas Marie ». Elle était fière d’avoir une signature particulière.

Je l’ai vue quelques fois, tirer sur les cordes des cloches, jouant aussi bien avec les bras qu’avec les jambes, chaque membre faisant tinter une cloche différente.

Lorsque un système électrique fut installé dans la sacristie, elle a eu beaucoup de mal à s’adapter au clavier. C’est le curé qui a pris le relais en premier… Elle se sentait inutile, triste et un peu en colère, aussi. On venait de lui enlever une raison de vivre parce qu’elle ne savait pas jouer du piano, disait-elle.

Dans les rues, les gens s’arrêtaient pour écouter un glas sans âme, un glas truqué, un glas artificiel et s’exclamaient : « Quali sarà mortu ? U n’hè mica Maria chi sona, hè u pianò ! » ( Qui nous a quitté ? Ce n’est pas Marie qui sonne les cloches, c’est le piano !)

Le clocher visible de tous les coins du village était notre boussole et Maria distillait le son de l’airain par-dessus les toits. Aujourd’hui, sa flèche est toujours aussi majestueuse, pointée vers le ciel, mais il a perdu sa voix même s’il tousse encore de manière épisodique…  

L’église est vide et ne retrouve un peu de vie que lorsque « u murtoriu »  signale par son SMS sonore que quelqu’un des nôtres s’en est allé.

*C’est à ce moment que j’ai appris que les grenouilles pondent les œufs en amas et les crapauds en chapelet.
*Incantesimi= incantations.
*Capia= balai.

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6 commentaires

  1. Maria !!!!! C’est vrai que ce prénom évoque pour les gens de notre génération le son du Glas, ce son qui nous apprenait que la vie peut brusquement s’arreter sans meme nous en informer.
    Ta description trés détaillée du rosaire m’a donnée envie de vérifier: j’ai donc recherché le « chapelet » de ma grand-mère. Je n’ai jamais douté de tes dires mais j’aime bien , parfois, me replonger concretement dans le passé.
    Continu à nous faire partager tes émotions, c’est trop beau.

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    1. Que Dieu te bénisse Ines, et que Santa Lucia préserve ta vue ! Tu connais l’anecdote sans doute ?
      Continue à m’encourager, ça marche !
      Merci, à un prochain retour dans le passé.

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  2. Très beau texte ! J’avais déjà entendu parler de Maria à travers les récits de quelques personnes. ça m’a fait plaisir de mieux la connaître. Amitiés. Michèle

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  3. Excellent texte !…
    je te site: « …cela fait cinquante-trois « Je vous salue » sur les petits grains…
    Quelques explications sur le nombre 8.
    53, (5+3) = 8, ce chiffre 8, marque la plénitude de l’espace. Le Christ, réssuscité le 8éme jour,offre un symbole identique de la voie du salut. Saint Amboise disait: Cest dans le 8 mystique que doit s’élever la maison de notre baptême. Le nombre 8 est celui des 8 points visible de la croix pattée Templière…
    Je te suggére de faire un article sur le Feu de la St-JEAN qui était une coutume dans notre jeunesse et qui se déroulait sur la place de l’église. Tu as une belle représentation de St-Jean Baptiste disposait à gauche en entrant dans l’église.

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    1. Merci JP. J’ai déjà écrit « le feu de la Saint Jean », mais comme j’écris trop vite, je le reprendrai peut-être pour le peaufiner. Je vais à l’instant, envoyer « U preti e i ziteddi » à Corse Net Infos, en espérant qu’il sera publié sinon, je le placerai dans le blog. Merci. Bonne journée.

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  4. Quel plaisir de vous lire Simon! Découvrir ces gens , un peu atipyques..que vous rendez si attachants.Sans doute l’étaient-ils, vous n’en parleriez pas aussi bien 🙂
    J’ai découvert, en profane que je suis, la signification du chapelet..et me suis pensée..quelle sinécure.Elle avait vraiment la foi.
    J’aime quand vous dites: « Je lui dois beaucoup car de son obscurantisme est sorti un peu de lumière. « comme quoi 😀

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