Dans l’ombre, il y a la lumière.

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Dans l’ombre et la lumière d’un crépuscule, cachées sous les cistes et les genêts, voici les giroflées.

La vie était ainsi. J’étais un adolescent partagé. Je vivais le jour chez mes parents, je passais chez mes grands-parents pour déjeuner, souvent, et le soir, j’allais tenir compagnie à ma tante qui vivait seule à l’autre bout du village.

J’arrivais chez elle à l’heure où le jour passe le témoin au soir, après le crépuscule. C’était l’heure du dîner. Tante Marie n’était pas portée sur la nourriture. Quelques haricots verts, très peu, on pouvait les compter rapidement, lui suffisaient. Un bout de pain de Paula Maria cuit au feu de bois qui tenait une semaine avec sa mie très dense, sa croute épaisse et dure. Quelques fois un bout de viande, rarement. Le plus souvent c’était soupe à l’oignon. Pas une gratinée mais une sorte de bouillon légèrement coloré dont elle raffolait. Malgré son appétit d’oiseau, elle était toujours malade, la digestion difficile jusqu’à vomir avant d’aller se coucher… Elle implorait Dieu une bonne partie de la nuit pour qu’il la tienne en vie jusqu’au lendemain matin. Elle dialoguait avec lui à haute voix, j’entendais toutes ses supplications, jamais les réponses du Divin. Apparemment, il était bien à l’écoute puisqu’à l’aube, elle était debout devant un café noir. Un café qu’elle arrêtait de faire chauffer au moment précis où un léger nuage commençait à se former en surface. Elle me disait : « Tu vois, là il faut couper le gaz, sinon, il est foutu. »
Son paradoxe de cuisinière minimaliste était sans doute de posséder une jarre remplie d’huile d’olive. C’était un luxe vital, elle se serait laissé mourir sans sa réserve. Elle distribuait des bols à qui manquait du précieux liquide. J’en mettais sur le pain pour remplacer la soupe à l’oignon. J’ai gardé de cette période le goût pour l’huile forte, rance même, et avec des débris de pulpe. J’aime lorsqu’elle se fait connaître en passant sur la langue et qu’elle se dit vieillie en insistant beaucoup au fond du gosier. Il y a l’enfance du lard et puis celle de l’huile forte. Tous les ans la jarre était pleine. Cinquante litres pour elle toute seule qui cuisinait à minima, ça paraissait curieux. C’était ainsi, à chacun ses habitudes. Le repas du soir était mon seul point noir avec elle. Pour le reste on s’est très bien entendu. J’allais à toutes les messes, elle était sacristaine ; j’allais voir tous les films qui sortaient à Lévie, elle s’occupait de l’affichage et de l’entretien de la salle de projection; j’étais debout à l’aube pour apprendre mes leçons. Très matinale, j’avais l’impression que ses conversations nocturnes avec Dieu lui redonnaient toute sa vitalité. Avec elle, je n’ai jamais connu une once de grasse matinée. J’avais eu la mauvaise idée, un jour, de lui dire que j’avais pris du retard dans mes leçons, ce fut une affaire entendue une bonne fois pour toutes. « Je n’ai jamais eu le moindre diplôme dans ma famille, toi, tu l’auras pour nous faire honneur ! » disait-elle. Elle ne me laissait aucune chance de paresser au lit venant à la charge sans arrêt. Elle se montrait impitoyable, je pouvais juste grappiller quelques minutes supplémentaires de sommeil, le temps qu’elle chauffe le café, ensuite c’était fichu. C’est elle qui m’a porté de l’ombre à la lumière en me trimballant dans sa vie rudimentaire, obscure pour ne pas dire obscurantiste. Analphabète, elle ne pouvait s’élever plus haut que ses croyances. Des éclairages successifs par contrastes fortement marqués. C’est, je crois, ce qui m’a valu ce goût pour l’épicurisme puis l’hédonisme.

Le repas du soir était une véritable préoccupation pour moi. J’ai commencé par porter des restes du midi puis je suis passé à la cuisine appertisée. Une sorte de crescendo, des boîtes de sardines au  cassoulet puis aux lentilles saucisses et la choucroute garnie… toute la gamme William Saurin y passait.

Au fond de la Navaggia, dans un coin sombre de la petite pièce principale, ma grand-mère cuisinait pour toute la famille. Au-dessus du réchaud à gaz, accroché au mur, un cadre imposant trônait en guise de hotte aspirante. Il prenait tous les arômes de daubes, de fritures et devait tout connaître des habitudes culinaires de la maisonnée. C’était le portrait d’une tante nommée Antoinette, décédée très jeune. Je ne l’ai jamais connue. Elle se trouvait dans cet endroit ténébreux à peine éclairée à la lueur de la flamme bleue ou jaune du réchaud. Elle a dû supporter l’odeur de la morue frite parfois cuisinée aux gros haricots dit « campnu » et au  concentré de tomates préparé par grand mère à la fin de l’été. Les tomates mises à macérer dans des jarres étaient passées au tamis puis compressées dans un linge propre. La pulpe compactée ainsi obtenue était suspendue à la treille dans son ballot pour assurer l’égouttage. La pâte qui allait servir de double concentré une bonne partie de l’année était conservée, salée, garnie de feuilles de lauriers, dans des caquelons en terre cuite… Les vendredis étaient jours de morue, la toile du cadre en a gardé la mémoire. Sans doute ravie d’être à cette place et fière de nous regarder vivre, Antoinette souriait tout le temps. Je n’ai jamais rien su de sa vie sinon qu’elle était la sœur de ma grand-mère. Et encore, je n’en suis pas tout à fait certain tant mes grands-parents étaient taiseux sur ce passé comme s’il s’agissait d’un secret de famille. Bref, Antoinette tapie dans l’ombre s’est retrouvée dans la cuisine d’un restaurant familial le jour où la casserole a migré du trépied dans la cheminée au réchaud à gaz et je crois qu’elle y est encore. Ou alors, il n’y a pas si longtemps qu’elle est partie. Grand-mère a connu un peu de luxe lorsqu’un maçon italien s’est installé dans la maison voisine. Avec des restes de carrelage blanc pour salle de bain, il a recouvert le support cimenté et le côté de la niche pour la bouteille de butane. Un peu de lumière s’est installée presque comme un néon faiblard. Pour ma grand-mère le moindre lux devenait un luxe.

C’est dans cet endroit que j’ai appris à cuisiner. Les alouettes sans tête de minnana n’ont plus aucun secret pour moi. Des  escalopes de « bœuf » local fourrées d’ail, de lardons et de persil avant d’être cuisinées à la façon daube. Les giroles, les têtes de nègre, les œufs frits des deux côtés pour confectionner le casse-croute des hommes qui partaient travailler à la campagne pour la journée. A pasta asciuta, le jarret de veau, les tripes, les pommes sautées, les haricots Soisson à la panzetta et à la tomate fraîche…Puis toutes les salades estivales à l’oignon rouge frais de saison. Derrière la robe noire de mémé, j’ai appris les rudiments de la cuisine. Des bases immuables qui vous permettent d’inventer n’importe quel plat. Le midi, je déjeunais chez Bocuse et le soir je dînais chez Cassegrain. C’est à elle que je dois mon imagination culinaire, vous me donnez n’importe quoi, je vous régalerai à midi… C’est ce qu’on dit… Vous savez, lorsque vous avez une réputation, bonne ou mauvaise, elle ne vous lâche plus.

C’est ma vie qu’il me plait de raconter inlassablement aujourd’hui. Je l’ai tant aimée que je la repasse comme un film. Sans relâche tant que la cassette tient le coup.

DSC_0016C’est dans ces coins obscurs, dans cette vie secrète, sans éclairage que j’ai connu la lumière. Aujourd’hui, je suis devenu nyctalope, c’est-à-dire que je vois bien dans la nuit. Oui, c’est ça vous pensez bien, aujourd’hui, je peux fermer les yeux et rêver.
Je peux rêver à ma guise et sourire dans la chaleur de mes pensées… Je veux dire, sourire à la chaleur de mon passé !

6 commentaires

  1. Bonsoir MCB. J’ai parfaitement compris le message et je vous remercie pour le suivi. Je pourrais vous parler en corse mais je ne sais l’écrire aussi bien que vous. Ces souvenirs m’ont poursuivi toute ma vie, ce fut ma chance lorsque d’autres se plaignent de leur passé. Le mien n’était pas misérable, juste des pauvres gens, mon père un pauvre Martin, pauvre misère qui bêchait le champ des autres et m’a conduit jusqu’au plaisir aujourd’hui. N’y voyez aucune tristesse, bien au contraire j’y reviens sans cesse pour mieux accentuer mon bonheur. Le blog est chargé de 791 textes exactement et j’y narre souvent mon plaisir des contrastes… Je baissais la tête naguère, je la relève aujourd’hui. Beddi paroli i vosci e schietti pà mè. Bona sera e sò cuntentu di sù messaghju.

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    1. Le message de MCB, écrit en corse, a disparu et j’en ignore la raison. J’ose espérer qu’il s’agit d’une fausse manœuvre de ma part plutôt que l’œuvre du modérateur. Si MCB passait à nouveau par ici, je lui adresse mes regrets car son message était un beau témoignage de sympathie.

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  2. Merci pour ce bout de vie Simon. Beaucoup de douceur, mais également beaucoup de tristesse, de nostalgie, de mélancolie peut être. C’est ce que je ressens, mais finalement comme chaque fois que je lis le passé, le votre, ou un autre, et l’enfance particulièrement. Comme un miroir sur la mienne.

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    1. Bonjour A.B. Ma philosovie se trouve résumée dans le titre avec la théorie des contrastes, sous-jacente. Je vais puiser le plaisir dans ses contraires faisant coexister tristesse avec joie… Ce cadre qui sourit dans l’ombre, assailli par les odeurs des autres, semble apprécier son sort comme une allégorie de la vie. Qui était-elle, cette jeune personne ? Ses jupes étaient longues, elle innocente, trop jeune pour mourir… Comment vivrait-elle aujourd’hui, demain ? Tout est possible au pays de l’imaginaire, on y vit en s’inventant d’autres plaisirs, d’autres tristesses. Je m’invente des multiples possibles pour nourrir puissamment ma vie. Que raconterai-je demain ? Je ne le sais pas encore. Ceux qui me connaissent savent que je cours, je cabriole pour aller plus vite que le vent et arriver avant le temps. Je ne laisserai pas une miette… on me trouvera entier. Regarde là-bas, au loin… tous ces bonheurs qui viennent. A ta guise, cours-y ou attends. L’essentiel me semble dans la conscience des choix et des choses de la vie. C’est juste mon credo et rien d’autre.
      Bonne journée et merci.

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  3. Que c est beau,ce retour vers le passé j’adore,tellement bien raconté,mais vous savez ça ressemble a mon passé le passé de notre géneration.
    la tante marie j’ai l’impression de la connaitre!!!!!
    magnifique récits!!!!!
    Bonne journée
    Hélène

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  4. Simon, ça n’est pas une cassette que tu as en tête, c’est un projecteur, tu sais, à l’ancienne, avec le hocquet à l’allumage , de ces beaux vieux films en noir et blanc… sauf que ton projecteur pose la lumière ,et zoome sur LE détail , de la tendresse, de l’amour des petits riens quotidiens mais qui sont un tout d’un enfant, avec loyauté, empathie, un amour d’enfant, si reconnaissant et sensible qu’il n’y a pas que le visuel, pas que le verbe, pas que l’endroit qui importent mais surtout le plus subtil des souvenirs chaleureux : les odeurs, les parfums… la mémoire la plus persistance à mes yeux … si j’ose dire … merci Simon – tu sais je pense que le passage de ta tante peut faire une jolie nouvelle, à lui tout seul (savoureux)

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