Strasbourg.

DSC_0008Vrilles, les entrelacs de la vie.
(Cliquer sur les images)

C’est une histoire banale. Mais une histoire qui a compté dans ma vie, une histoire qui me revient lorsque je me remémore mon entrée dans ma vie d’adulte.

Je revenais d’Allemagne où j’étais affecté dans un bataillon semi-disciplinaire car les médecins de l’Armée avaient jugé que je feignais la surdité. C’est là qu’on avait décidé de me dresser et c’est là qu’on ne parvint pas à me dresser. J’étais devenu rebelle devant tant d’incompréhension et d’acharnement stupide. On m’aurait promis au peloton d’exécution, je n’aurais pas bronché. Je faisais n’importe quoi, devenu totalement insensible à toute rétorsion venant des autorités militaires. Presque incontrôlable. On m’avait à l’œil : « Celui-là, il ne faut pas le louper ». Rendez-vous compte la terreur que je pouvais être ! Ridicule mais terriblement insupportable… pas moi, ce que l’on me faisait subir.

Ils ont tout essayé… Quand je pense à ceux qui ont enduré la guerre…

Un jour, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Après de nombreux examens et hospitalisation pour vérifier la réalité de mon état, l’Armée m’a libéré. Nous étions en temps de paix, je pouvais retourner à mes études. Mes études étaient bel et bien terminées par la force des choses. J’avais envie de partir à l’aventure pour commencer ma vie. Quelqu’un m’attendait sans savoir que j’étais sur le chemin du retour. Les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui et la décision de réforme fut si soudaine que je me retrouvai sans autre avertissement dans un train en partance pour la France. J’avais quelques sous et deux rations de survie pour me sustenter jusqu’à mon arrivée à Nice. De manger, je m’en fichais totalement. Je n’avais qu’une hâte, c’était de retrouver celle qui patientait. Notre souhait était de partir tous les deux au vent de la vie. Nous avions envie de sentir le frisson de l’incertitude, le danger de l’inconnu semé sur le chemin d’une construction. Des moments très forts lorsque l’autre compte plus que tout comme une partie intégrante de soi. Un égoïsme réciproque, je veux dire partagé.

Sur le trajet qui me conduisait hors d’Allemagne dans un train d’une lenteur infinie, le préposé aux sandwiches me pria d’échanger une ration militaire contre un casse-croute et un soda ou une bière. Il insista. C’était une aubaine pour lui qui souhaitait retrouver un souvenir du service militaire. Le marché fut conclu, il me restait l’autre ration que je comptais bien conduire à bon port.

Je franchis la frontière vers minuit. Le sol pavé était humide et Strasbourg m’ouvrait les bras. Je déambulais au hasard sans savoir où j’allais. Ma grande timidité s’est évanouie dans les rues de la ville. J’avais une sensation inouïe de liberté, prêt à m’envoler si besoin était. Plus rien ne pouvait m’arriver. Je fus attiré par la lumière intense d’une brasserie et je me suis installé à une table. Seul, à cette heure-ci. Je crois que j’ai savouré la choucroute la plus garnie et la plus savoureuse de mon existence. J’ai avalé goulûment saucisses et lard comme si je sortais de prison. En fait, je sortais de prison, traité comme on ne traite pas un prisonnier, c’était mon vécu. En quittant la table, j’ai levé les yeux au ciel et je n’ai pas vu le ciel. Le rideau était tiré, les étoiles dormaient. Mon esprit m’a conduit jusqu’à Cirana à la sortie de mon village, là où les étoiles scintillent par temps ouvert et où chaque nuage qui file sous le vent a son mot à dire. Dans ce coin à l’est du pays, ils formaient un couvercle opaque m’interdisant toute communication avec les cieux.

J’ai pris le premier train ou le dernier, je n’en sais rien, vers deux heures du matin, à destination de la Côte d’Azur et j’ai dormi. Je n’ai souvenir d’aucun rêve, que du temps à tuer. Cela m’a paru interminable. Lorsque je suis monté en direction du boulevard François Grosso, j’étais inondé de soleil comme si un rayon m’éclairait le chemin. La tête baissée, le pas alerte et l’esprit tout à la surprise. Je suis arrivé devant le portail de l’immeuble, Annie sortait pour aller à la fac. Elle a pilé, incrédule, muette un instant. Elle portait son classeur sous le bras, une copine l’attendait plus bas. Comme dans un film, sans ralenti, nous nous sommes jetés dans les bras de l’autre. Je revois les retrouvailles aujourd’hui pour qu’elles durent encore un peu. Une émotion intense m’envahit comme si, soudain, je venais de naître, pleinement conscient de venir à la vie. Sa copine a compris. Nous nous sommes cachés, oubliés dans un bonheur partagé, dans une jouissance à mourir de plaisir… puis enfuis, enfouis, endormis dans une tendresse infinie,

Strasbourg restera le point de départ d’une aventure qui continue aujourd’hui. Rien n’a changé. Nous sommes toujours des fous de la vie et du plaisir… Quarante-cinq ans ont passé, le reste c’est notre affaire.

Le temps est mon ami. Il m’a appris la patience comme il m’a poussé à l’impatience. Il m’a tiré à hue et à dia, il m’a fait sauter, sursauter… nous courons encore côte à côte, il ne m’a jamais dit jusqu’à quand. Je crois bien qu’il est insouciant et qu’il ne sait pas où il va… Il est fou et cela lui va bien.

DSC_6945La véronique et la plume.
Dans la vie on lâche bien quelques plumes avant d’y laisser le plumage…

3 commentaires

  1. J’avais écrit plusieurs lignes ce matin. Touché par le fond et la forme de ce texte.
    J’ai dû mal l’enregistrer. C’est de plus en plus fréquent.
    Je reviendrai.
    Bien à vous

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  2. J’avais écrit à peu près ceci :
    Il faut avoir vécu la perte de liberté, l’arbitraire, pour connaître ces instants, sentiments et sensations rares « De Strasbourg ».
    Vous en parlez en connaisseur. A ces moments, l’objet, le met, le passant, les pavés mouillés se gravent dans la mémoire.
    Beau texte sur la forme comme sur le fond.

    Certains sortent des épreuves amers, vengeurs, vindicatifs.
    D’autres y renforcent de fond de générosité, de plaisir de vivre, de solide humilité, de respect des autres, d’hier et d’aujourd’hui.
    Mais pour pouvoir emprunter cette deuxième voie il faut savoir concrètement qu’elle existe. Mieux encore, si elle s’incarne. C’était et cela reste vraiment bien qu’Annie soit là.
    Vous en parlez avec ardeur et délicatesse.
    A vous relire

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    1. Vous avez compris ma démarche, non pas ma démarche, ce n’est ni un calcul ni une stratégie plutôt une manière de vivre et d’être. Je ne contre pas, j’écoute, regarde, sens, goûte, touche et me transforme à mesure que ces sensations me disent des choses. C’est ainsi que l’on trouve les moments heureux sans se perdre dans les ruminations. On glisse inexorablement, il nous reste encore plein de bonnes choses à voir, à dire, à vivre puis… on verra. Merci Gaëtan.

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