L’insouciance.

J’avais entre seize et dix-sept ans, nous étions loin d’imaginer qu’un jour, on inventerait des premiers de cordée qui, en grimpant, feraient tomber des débris de paroi pour alimenter ceux qui n’ont pas de baudrier et attendent la poussière de manne.

S’il fallait grimper, nous grimpions par nos propres moyens quitte à rester à mi-pente ou à chuter.

En ce temps-là, nous avions un ballon dans les rêves.

Avec mon frère, nous jouions dans l’équipe de Sartène en championnat de promotion de Corse. Les déplacements étaient assez éloignés, nous allions à Bonifacio et jusqu’à Migliacciaru. Ça faisait une trotte. Souvent, on venait nous chercher à Lévie ou quelqu’un se chargeait de nous accompagner à la demande du club. Un jour de match, personne ne s’était encore manifesté la veille. Nous n’avions ni portable ni téléphone chez nous. Avec Sylvain nous décidâmes de nous rendre à Sartène par nos propres moyens, c’est-à-dire en stop. Nous sommes partis vers cinq heures du matin et nous arrivâmes aux alentours de midi dans la plus corse des villes corses. Sans rien dire à personne. L’après-midi, nous nous rendîmes sur le terrain de Propriano avec l’équipe, nous étions de retour vers dix-sept heures à Sartène. Toujours sans rien demander à personne nous reprîmes le chemin du retour après nous être sustentés de deux bananes et un yaourt au chocolat, le premier de notre vie. Dans la vallée du Rizzanese, nous avions baissé le rythme et la nuit commençait à tomber. La voiture était rare en ce temps-là, carrément inexistante ce jour. Le fourgon gris et côtelé du marchand ambulant de Tallano passa devant nous, s’arrêta cent mètres plus loin. Nous piquâmes un sprint en oubliant la fatigue, le véhicule reprit son chemin sans nous attendre lorsque nous étions à une dizaine de mètres seulement. Il était près de vingt-trois heures lorsque nous traversâmes le village de Tallano, nous avions lambiné, espérant un passage motorisé. Un villageois s’était attardé dans les bars et nous reconnut lorsque nous étions à proximité du stade de Saint Roch, nous sautâmes dans sa benne et débarquâmes chez nous vers minuit. Le lendemain matin, nous étions debout à six heures pour rejoindre le Lycée Clémenceau de Sartène.

De droite à gauche, mon frère Sylvain, Claude Papi et moi.

C’était un mois d’août, notre oncle « d’Amérique » venait d’arriver. Cela se produisait tous les trois ans environ. Il parcourait le monde, il était gradé de l’armée française. Il avait une lubie, celle de vouloir nous dresser. Une déformation militaire sans doute. Dès qu’il se décidait à jouer le bâtisseur, il nous imposait les tâches de manœuvre, nous étions aux ordres, réquisitionnés pour la journée entière. Comme dans beaucoup de cas similaires, il était chef hors de chez lui et au garde à vous dans son ménage. Le capitaine devenait simple trouffion dans son foyer. Dur pour nous qui gardions le silence en sachant qu’il filait au pas cadencé. Un jour du mois estival, nous avions un match à jouer contre Tallano prévu de longue date. Il était décidé à nous tenir aux arrêts. Le temps passait, nous redoublions d’énergie pour accélérer les travaux, rien n’y faisait. Notre grand-père, son père, cherchait à le mettre à la raison pour qu’il nous libère, il finit par céder vers quinze heures. Arrivés à la fontaine de Vichy au cœur du village, trop tard, tout le monde était parti. Nous revêtîmes prestement la tenue de foot et, au pas de course, nous filâmes rejoindre nos co-équipiers au stade Saint Roch di Tallà, à neuf kilomètres de la Navaggia. La première mi-temps s’achevait, nous avons participé à la deuxième. Je vous assure que l’Orangina bien fraîche de Sciaciolu qui en transportait des caisses dans sa rosalie noire, lentement pour ne pas secouer précocement les bouteilles, et les vendait sous l’arbre devant la chapelle, était la bienvenue. De la pulpe, et ce goût acidulé bien frappé, je m’en souviens encore ! En quelques goulées, elle dévalait la pente au fond du gosier… Un glou glou glou qui se terminait par « Haaaaa ! Com’id’hè frisca ! Baaaa ba !»

C’était le temps de l’insouciance, disons-le franchement et tant pis si on nous prend encore pour des vieux schnoks : C’était le bon temps, loin, très loin de toutes ces inventions langagières destinées à noyer le poisson, à embrouiller le monde…  Pffffff !

2 commentaires

  1. Bonjour Simon !
    Que de bons souvenirs du Clemenceau et notre équipe de l’uss avec notre président Leandro et les Corti Zanotti Pucci Dominati Geronimi et autres cela fait presque 60 ans
    René Terrazzoni

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour René. Sympathiques retrouvailles. J’ai cherché à retrouver certains amis de lycée du côté de Bonifacio ou Porto-Vecchio. Personne n’a su m’informer. Je te retrouve ici avec plaisir. Ce blog est comme une bouteille à la mer, beaucoup de récits sur notre passé scolaire et lycéen. De temps en temps quelqu’un passe sur cette plage… C’est ton cas aujourd’hui. Je me souviens parfaitement de toi. Merci d’avoir laissé un mot. Bonne fin de journée.

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