Doudou.

Voilà un homme qui portait bien son prénom. Il était effectivement doux avec tout le monde. Avec sa bonhomie, tranquille, paisible, il inspirait la confiance et aurait pu servir de doudou. C’est ainsi que je l’ai toujours perçu, capable de désarmer le plus fulminant des agresseurs avec un sourire dont il avait le secret.

Je suis bien incapable de vous dire combien de fois il a effectué le trajet Lévie/Ajaccio/Lévie durant sa carrière de chauffeur de taxi. Il assurait quotidiennement la navette par n’importe quel temps. Un trajet qui devait avoisiner les deux cent trente kilomètres journaliers, tout compris. Il partait du village bien avant le lever du jour après être passé dans les hameaux environnants hors trajet normal pour récolter ses passagers jusque devant leur porte. Une sorte de ramassage préalable avant le vrai départ qui s’effectuait depuis Lévie. Nous étions les derniers à occuper les places sauf lorsqu’il faisait un détour pour en cueillir d’autres situés hors départementale dans la bonne direction. Seuls, une météo exécrable, un enneigement important ou un temps à rendre les routes impraticables pouvaient le retenir à la maison. Je n’en suis même pas certain.

La durée du voyage était réglée par le métronome Doudou, quasiment toujours la même : Un train de sénateur. Inutile d’arriver trop tôt, les cabinets médicaux n’étaient pas encore ouverts, les magasins non plus. Il connaissait chaque coin d’Ajaccio et conduisait ses clients à bon port, à bonne porte, toujours ponctuel. Son point d’attache était « Le Royal », un bar situé en centre-ville. C’est là qu’il passait une partie de la journée en attendant le retour du soir. Il en profitait pour effectuer quelques courses, des commandes particulières. Acheter des médicaments, un pneu ou deux, un bout de tuyau ou quelques dizaines de clous, des menus services qui n’étaient pas si menus que ça lorsqu’il fallait se rendre en ville pour trouver son bonheur.

Une année, je rentrais du Continent avec ma femme pour passer Noël en famille. Mes grands-parents étaient encore là, c’était l’occasion de se retrouver tous, en dehors des vacances estivales. En hiver et à Noël, notamment, l’atmosphère familiale était de saison, les émotions particulières et les aurevoirs déchirants en songeant qu’au retour prochain il manquera peut-être quelqu’un. Cela se déroulait toujours ainsi, nous n’osions pas l’avouer, nous faisions des adieux, au cas où, plutôt que des aurevoirs. Je me souviens que j’avais la gorge nouée, je perdais l’usage de la parole et ne la retrouvais qu’après le virage de Cirana. Tout le monde le savait et ceux qui étaient avec moi se gardaient de m’adresser la parole avant de franchir cet endroit à partir duquel le village n’était plus visible. Une image qui disparaissait comme une page tournée. Je ne retrouvais mes esprits et ma voix qu’une fois la descente du Baladin amorcée en direction de Tallano. C’était ainsi à chaque départ et pire encore les dernières années. Je ne supportais plus ces arrachements à ma Zinella (mon coin de cour préféré) qui attendait une année avant de me revoir.

J’étais donc dans le taxi de Doudou situé juste derrière lui. Toutes les places étaient occupées.  La bonne humeur régnait à bord. Le véhicule qui connaissait la route par cœur conduisait tout seul. L’usure des pneus savait comment attaquer chaque virage pendant que notre ami souvent tourné vers nous, racontait quelque amusette. Au fil des kilomètres nous faisions connaissance, nous étions tous des enfants de l’Alta Rocca et avions souvent un parent ou un ami en commun. A côté du chauffeur, à la place du mort, mais bien vivante, une dame d’âge plus que mûr rentrait pour son Noël aussi, dans un village voisin. Elle se tourna vers moi et me lança :

– D’où êtes-vous ?
– De Lévie.
– Ah ! De Lévie. Je vais vous raconter quelque chose, vous allez rire. (Et elle commença à me parler, en mal, d’une personne de ma famille proche)

Aussitôt, Doudou qui était plutôt pour la paix universelle actionna son modérateur :

– Arrête ! Mais arrête ! On n’entend que toi ! (Battant de sa main droite devant le visage de la dame, cherchant à la bâillonner et faisant du bruit pour l’embrouiller) Il cherchait à la faire taire, à noyer le poisson mais le poisson était gros et bien vif. Rien à faire, elle lui tapait sur la main, encore plus excitée par cette presque censure, et en rajoutait :

– Attends, tu vas rire… Si tu la voyais avec son petit sac…

Ma femme avait attrapé un bout de ma cuisse entre pouce et index, me pinçait très fort, en insistant pour que je ne dise rien. D’un côté, un chauffeur très gêné, de l’autre une épouse qui voulait la paix, je n’ai rien dit, je n’ai pas ri non plus. C’est en lançant un très neutre et dégonflant :

– Ce n’est pas très amusant finalement comme histoire ! Qu’elle a fini par s’arrêter.

J’ai rassuré Doudou en arrivant au village. Il affichait son sourire paisible en se déclarant désolé de ce qui venait de se passer.

Il a dû en connaître d’autres et des plus pendables, sans doute.

Cet homme a fait le tour de la Terre plusieurs fois, par tous les temps, sans jamais se plaindre, à ma connaissance. Il faisait partie des figures du village, un homme utile et nécessaire.

Une image rassurante vient de passer… Je ne connais qu’une infime partie de son histoire qui mérite, à n’en pas douter, l’écriture des « Mille et une virées de Doudou », je les imagine passionnantes. J’aurais bien aimé en connaître une parcelle pour lui rendre un hommage plus appuyé et bien mérité.

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