De la tristesse ordinaire à « u’ntarramentu ».

Pour elle, ce bouquet de violettes sauvages qu’elle aimait tant.

C’étaient mes premières années si loin de mon village. Nous étions partis à l’aventure, à la recherche d’un travail que nous ne trouvions pas chez nous.

J’ai passé mon enfance à courir Savalè, une oliveraie au fond du village, qui regorgeait de merles et de grives. Au printemps nous repérions les nids pour suivre la nichée jusqu’à son terme, chaque matin sans classe, nous visitions ces lieux de vie pour suivre l’évolution des merleaux. L’hiver c’était une autre histoire, nous changions de comportement, un versant qu’il me déplait de raconter aujourd’hui et que donc, je tairai.

J’étais jeté quelque part dans la région parisienne, à rêver de ma Navaggia natale. Souvent, je faisais le voyage Versailles/Lévie par la pensée. Des moments de nostalgie me conduisaient au-dessus de la vallée d’Archigna que surplombe désormais ma maison. Je m’imaginais résidant tout près de la rivière au milieu des figuiers et des pêchers de vigne, entouré de poules, surpris par le passage des perdrix, amusé par les oiseaux… J’en rêve encore.

Entre Paris et la banlieue, je perdais mes pas sur l’asphalte et les pavés. Je détestais trains et métro remplis de gens indifférents dans un bourdonnement continu, un va et vient incessant. Un monde habitué à la bousculade presque sans broncher. Nous étions des anonymes, des quidams isolés, esseulés au milieu de la foule. Le paradoxe était permanent et d’autant plus surprenant que je me trouvais là, sans transition, passant de Simuneddu (le petit Simon) connu de tous à l’anonymat total.

Un jour, je me suis embourbé sur un quai en réfection de la gare Montparnasse avec mon chariot bondé de valises. Je faisais un déménagement tout seul, profitant d’un ticket valide toute la journée. Il devenait caduc lorsqu’il était poinçonné par un contrôleur. Je profitais de cette aubaine, point de contrôleur en vue, pour faire plusieurs voyages. La nuit venait de tomber, c’était mon dernier passage. Le train s’était arrêté le long d’un quai rempli de sable en attente du pavage. J’étais planté au beau milieu du passage, les roues enfouies à mi-jante, la foule me bousculait en m’ignorant totalement. Un wagon entier venait de se vider en quelques secondes. En sémaphore éteint, une sorte de rond-point au milieu d’un quai de gare, frôlé, bousculé, chahuté et totalement ignoré de tous, je serrais les dents, quasiment statufié, impassible en apparence seulement. En levant les yeux au ciel, j’ai vu passer des corbeaux, des corneilles peut-être, qui semblaient se diriger vers le sud. Un instant, dans un moment de grande solitude, les larmes aux yeux, j’ai volé avec eux. Je survolais la Navaggia, le quartier de mon enfance, j’avais oublié que j’étais à Paris. Rêve et réalité se taquinaient, se confondaient, clignotaient l’un l’autre, pour accentuer la nostalgie. J’aurais voulu être un oiseau pour fuir vers la liberté. Je n’ai jamais oublié ce moment suspendu entre tristesse et dégoût d’un monde fourré d’indifférence.

Nous étions en mars 1975, nous attendions notre premier enfant qui ne devait plus tarder à venir. Sans prévenir, grand-mère s’en est allée de l’autre côté des rêves. J’étais très loin de celle qui avait beaucoup marqué ma vie. Le jour di u’ntarramentu (de son enterrement), j’étais au travail, je m’étais réservé une heure pour l’accompagner depuis mon bureau que j’avais fermé à clé. Il était quinze heures, le moment de quitter sa maison pour aller à l’église une dernière fois. Tout mon être était aux premières loges. Je survolais Piazza di Codu, à quelques mètres seulement de notre maison. Les gens s’étaient rassemblés juste devant la porte et faisaient silence, le cercueil sortait de la chaumière, Minnana quittait la maison de son père, pour toujours. Une longue file, lente et cadencée au rythme des pas des porteurs se dirigeait vers le village. Je l’ai regardée franchir une dernière fois le virage de Pilili, grimper vers le passage de l’ancienne gendarmerie juste avant d’arriver sur la place de l’église. Je n’ai pas suivi la messe, j’écoutais les hommes qui attendaient le « ite missa est » (la messe est dite) sur la Piazzona. Vers seize heures, après une ultime bénédiction à la sortie de l’office, le cercueil se dirigea vers le cimetière tout proche. J’imaginais mon grand-père, ma mère et mon père qui suivaient de près ce voyage final. Le cortège s’est arrêté devant la fosse et le cercueil tenu par deux cordes, presque en rappel, descendait tout au fond du trou. Je me suis frayé un passage, j’ai jeté ma poignée de terre que personne n’a vue et j’ai salué grand-mère une dernière fois. Je crois qu’elle m’a aperçu. Avec ce dernier regard, j’ai réalisé que je ne la retrouverai plus à mon retour.

Ce fut un moment de très forte présence et de très forte émotion malgré mon absence sur place. Un moment gravé à jamais dans ma mémoire comme une culpabilité d’avoir raté une étape essentielle…

Mais, lorsque le cœur vous transporte, les rêves deviennent plus marquants que la réalité. L’ailleurs vient à vous presque tel qu’il est, se confond avec l’ici dans le même maintenant car votre appel se fait plus puissant que tout. Grâce à cette transmutation, ce fut le cas dans ce moment de transport, je viens de vous raconter ce dernier voyage, mieux et plus précisément que ne le feraient ceux qui étaient sur place.

Le cimetière s’est vidé… j’ai ouvert ma porte, personne autour de moi ne savait que j’étais parti si loin, là-bas… et que je revenais de funérailles.

C’était fini. Les moments de bonheur se sont figés dans un coin de ma mémoire et circulent encore dans mon esprit chaque fois que je gambade dans ma vie de gamin.

Le temps malin joue à Farfadet en attendant demain…

Je l’appelais « la discrète »

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4 commentaires

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