Casino.

Depuis que j’ai décidé de parcourir à nouveau les rues du village, des quartiers bas à ceux plus haut, ma mémoire s’en donne à cœur joie. Les souvenirs d’enfance remontent comme une rivière en crue qui submerge les berges. J’ai l’impression de voyager encore dans ma jeunesse, je souris, le regard perdu dans les nuages et les pieds dans le vieux, dans l’ancien temps.

C’est en passant devant cette bâtisse à l’abandon, et en partie démolie, que le « casino » se mit à clignoter dans ma mémoire. Sur la droite de l’image, il ne reste plus que deux murs, le toit a été scalpé.

L’endroit était déjà désaffecté lorsque nous étions enfants mais les environs encore entretenus. Avec Alain et François, il n’en fallut pas plus pour que nous en fassions lieu de résidence secrète. François était doué manuellement et se chargeait de meubler l’endroit à notre convenance. Nous avions squatté la partie supérieure pour l’aménager en salle de jeux de cartes, notamment. Notre menuisier improvisé nous avait confectionné un mobilier adapté aux dimensions de la pièce très basse, juste sous le toit. Table en harmonie avec l’espace et sièges aux mêmes normes constituaient l’essentiel. Nous disposions d’un stock impressionnant de cartes que Vescu nous donnait chaque fois qu’il renouvelait les paquets du bar, les estimant trop usées pour les fidèles du Progrès. Quelques bougies assuraient l’éclairage aux moments les plus sombres, les jours d’hivers surtout. Par beau temps, une petite fenêtre laissait passer suffisamment de lumière pour nos yeux encore tout neufs et constituait un point stratégique. A travers vitres, nous surveillions la ruelle principale de l’Olmiccia, très passante dans les années soixante du siècle dernier, quasiment toutes les maisons du quartier étaient occupées.

Le rami n’avait plus aucun secret pour nous, la belotte également, nous en connaissions tous les arcanes à force d’observer les vieux briscards de la carte à jouer.

Comme tout casino qui se respecte, c’est le nom que nous avions choisi pour notre refuge, il était enfumé, l’atmosphère brumeuse, un air de cabaret assuré. De temps en temps, nous venions avec un transistor pour la musique de fond, une ambiance musicale suffisamment basse pour ne pas alerter les oreilles des passants.

De nos jours, les campagnes publicitaires combattent le tabagisme, nous faisions nos premiers essais de volutes arrondis, à l’abri des regards pour échapper aux foudres paternelles. L’apprentissage se fit crescendo, de la liane sèche à la fumée acide, nous sommes passés à la Cyrnéa, à la gauloise Caporal, la gitane sans filtre puis avec filtre, à la Camel, la Marlboro enfin la Lucky Strike, beaucoup plus grosse que les autres. Nous récoltions quelques sous en faisant les courses pour les personnes âgées du quartier, c’était Matteu un voisin taciturne et solitaire, travailleur inlassable qui se chargeait de nous acheter les Cyrnea. Elles coutaient quarante-cinq centimes de francs. C’était sa marque favorite et donc n’éveillait aucun soupçon. Avec lui, nous étions certains qu’il ne poserait aucune question.

Nous avions repéré des bouteilles de vin que des ouvriers planquaient sous le tas de pierres de taille avant de quitter le chantier, le soir en rentrant chez eux. Nous prélevions quelques centilitres de pinard seulement pour ne pas éveiller les soupçons, directement versés dans des petites bouteilles de bière, quelques morceaux de sucre, nous complétions avec de l’eau. Cette boisson nous donnait, avec les cigarettes, l’illusion d’être des grands, des adultes bien avant l’âge…

Nous passions les jours maussades au casino et ceux plus radieux dans le châtaignier brûlé, creux, situé dans une châtaigneraie à l’écart du village, également aménagé pour faire salle plus intime, une sorte de réservé comme il en existait dans certains bars.

Au casino, par temps de pluie nous étions sûrs d’être tranquilles, les gens filaient, passant très vite sous la petite fenêtre. Notre abri était discret, nous y pénétrions en cachette de sorte que certaines personnes qui nous voyaient passer étaient très étonnées de notre disparition si soudaine presque mystérieuse… 

Dans le secret de notre refuge, nous voyions sans être vus…

Une partie cachée de notre enfance que je révèle aujourd’hui.

Il y a sept, c’était un mois de juin, le casino avait encore toute sa tête (son toit). On voit la porte par laquelle nous pénétrions en cachette.

6 commentaires

  1. Joli souvenir rehaussé par ces photos…. Quel dommage que les lieux de notre enfance se détériorent. J’ai passé mon enfance à quelques dizaines de mètres du funiculaire hydraulique qui menait à Notre Dame de la Garde (à Marseille). Un jour il n’a plus été rentable…….. ils l’ont détruit pour construire une barre d’immeubles.
    Les cigarettes, autre longue histoire ! j’avais commencé par des Kool pour leur goût mentholé, avec quelques essais vers 14/15 ans……… sans tomber dans le tabagisme j’ai ensuite eu une préférence pour les JPS dont le packaging me semblait le summum de l’élégance………….. j’ai très peu fumé contrairement au reste de ma famille et de mon entourage qui se sont chargés pendant quarante ans de m’enfumer passivement !
    merci de ces petits récits qui en font du coup ressortir d’autres 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. oui l’élégance des paquets….. j’avais le briquet assorti et je me la pétais un peu à l’époque, pour continuer dans les anecdotes car mes enfants à qui j’avais réclamé une vieille 2CV m’avaient offert un coupé simca 1000 d’occase mais chouette, alors les JPS ça le faisait 😀 😀 😀
      Dommage que tu fumes encore, je ne suis pas moralisatrice pour deux ronds mais le tabac a décimé une bonne partie de ma famille (mon mari y compris) et j’ai des problèmes pulmonaires dus au tabagisme passif 😦 ….. alors finalement heureusement que je n’ai pas vraiment accroché ça serait peut-être pire….. après je comprends très bien et tu as raison, le paquet de PM est smart 😉

      Aimé par 1 personne

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