Balade en novembre après minuit.

J’avais dix-sept ans. J’aimais les sensations fortes et je cultivais le frisson au hasard des émotions provoquées par l’inconnu, le mystère ou l’imaginaire. Comme d’autres courent la prétentaine, faisant des escapades par voies et chemins, vagabondant au hasard pour rattraper l’émotion guillerette, je profitais de la nuit déjà bien avancée pour me procurer ma dose d’adrénaline.

Les lumières du village s’éteignaient après minuit aux environs d’une heure du matin. Généralement, je m’arrangeais pour rentrer avant l’obscurité totale mais parfois, l’envie de peur me prenait. Je quittais le bar, après les parties de bridge, de sorte que l’extinction des lampadaires se produise en chemin. D’ordinaire ou par temps de pluie, j’évitais le passage devant le cimetière en prenant le raccourci. Les jours de vent et de temps sec, je contournais l’église pour m’arrêter juste devant la grille de la nécropole lévianaise. Seul au monde, face à tout, puisque face à rien.

L’endroit du repos éternel n’était pas un lieu de sérénité pour qui cherche des sensations fortes. Durant les longues veillées hivernales au coin du feu, les adultes racontaient des histoires d’épouvante. Des esprits frappeurs venus d’outre-tombe rôdaient aux alentours du cimetière. Nous écoutions ces récits, le regard perdu dans l’âtre à faire danser les idées, accompagnant le rythme des flammes. De la sorte, sans jeter un regard vers les autres dont les ombres projetées sur le mur opposé se contorsionnaient sur le même tempo, nous frissonnions à l’idée de rencontrer un jour l’une de ces sinistres entités. La lumière blafarde des quinquets posés sur la cheminée rendait l’atmosphère déjà lugubre encore plus dramatique. Depuis notre jeune âge, notre imaginaire s’emplissait d’angoisse à l’idée de cheminer non loin du lieu de repos éternel après minuit. Parfois, nous fermions les yeux, nous nous bouchions les oreilles afin de concentrer les idées les plus folles et rendre encore plus terrifiant ce passage possible devant nos ancêtres.

Comme certains sacrifient à un rite, cette nuit fut pour moi l’occasion de porter mes émotions au paroxysme pour éveiller tous les sens. J’organisais une sorte d’anarchie dans mes sensations en lâchant d’un seul coup tous les contrastes possibles bien rangés jusque-là, au fond de l’esprit. Je cherchais l’ébullition du corps et de l’âme en concentrant tous mes pouvoirs d’imagination, les débridant dans une sorte d’hallali destiné au désespoir et à l’explosion de l’être. Un être perdu, loin de tout, abandonné, sans recours.

Je choisissais mon jour. Novembre venteux s’y prêtait à merveille.

J’étais planté là, devant la grille du cimetière, dans l’attente des émotions en ouvrant tous mes sens. Le vent produisait un bruit de fleuve en furie dans les châtaigniers et les chênes environnants. Il s’engouffrait dans les branchages comme une vague massive, assourdissante, qui me poussait au passage, de quelques pas forcés. Les dernières feuilles en profitaient pour s’enfuir de leur branche atterrissant à mes pieds dans un bruit sec, puis filaient devant moi frottant l’asphalte en sursauts saccadés. Elles s’arrêtaient un instant semblant hésiter, sautillaient à nouveau, marquaient un temps de silence puis repartaient dans le même frottement pour s’amonceler dans le fossé. Lorsque la rafale s’énervait, un ballet de feuilles mortes tournoyait au-dessus de ma tête dans un tourbillon follet. La spirale faisait du surplace comme un colimaçon inquiétant et malin. Je ne bougeais plus, j’écoutais ce gémissement qui habitait le silence. Comme s’il m’avait vu, le vent multipliait tous ses effets sur son passage. Alors, le craquement d’une branche charpentière devenait menace intentionnelle, le sifflement soudain d’une rafale m’avertissait d’un danger imminent en forçant un passage. Les cyprès hochaient de la cime, devenaient des fantômes et m’intimaient ordre de filer. On aurait dit que les dieux des cimetières s’agitaient furieusement pour éloigner l’intrus venu déranger les défunts.

Je restais immobile, imperturbable, envahi d’émotions, toujours insuffisantes. J’en voulais plus. Je visais le trop plein, l’instant d’épouvante paroxystique. Lorsque la peur submerge, le corps et l’esprit n’en peuvent plus. Je cherchais le moment qui fait basculer vers la fuite et pousse vers le refuge pour stopper ce qui pourrait tomber dans l’horreur alors que le risque n’existe pas. Ce moment où l’esprit fait trembler tout le corps poussant à l’extrême un absurde devenu réalité.

Je n’avais toujours pas bougé devant l’entrée qui mène à l’au-delà, j’en voulais encore. Les nuages couraient dans le ciel jouant avec la lumière de la lune. Les lampadaires venaient de s’éteindre, le projecteur céleste envoyait ses rayons blafards comme des flashs faiblards. La route clignotait d’ombre et de lumière au gré du vent passé aux commandes des nuages et du feuillage frémissant.

Le mystère s’amplifiait mettant en conflit le rationnel et l’irrationnel d’un esprit en vadrouille, totalement débridé. Généralement c’est l’un ou l’autre qui manifeste sa présence. A cet instant, l’un et l’autre surgissaient simultanément pour submerger l’être tout entier dans un conflit qui tournait à l’avantage de l’insensé.

Je piaffais, sentant venir l’explosion, la fuite était imminente. Je me tournais face au vent, jusque-là dans mon dos, j’offrais mes poumons, la bouche ouverte pour qu’Eole m’essouffle et m’étouffe. J’ouvrais ma canadienne pour qu’il s’engouffre et partage avec moi son froid d’une nuit d’automne.

Mes yeux, mes oreilles et mes os n’en pouvaient plus. J’ai dévalé la pente à vive allure et en quelques petites minutes seulement, je me trouvais sous les draps appréciant ce contraste entre incertitude dehors et chaleur du cocon. Je revivais tous les instants passés devant le cimetière qui prenaient une autre force, pour mieux cultiver ce goût du contraste qui m’anime aujourd’hui. Je rassemblais l’avant et l’ailleurs avec l’ici et maintenant dans un bouillon très chaud qui n’était pas une tisane. Les nuages filaient toujours dans ma tête, la lune comme l’œil de Caïn me souriait pour que l’imagination me promène très loin dans le mystère de l’Univers. Je parcourais les astres à la recherche du magicien… peut-être derrière cette planète ou celle-ci ? Puis dans ce voyage sans fin, bercé par un silence sidéral, je m’endormais avec mon point d’interrogation accroché à mes rêves.

J’ai pris l’habitude d’apprécier les moments difficiles car ils mettent en valeur ceux plus plaisants… la vie n’est que contrastes. Le chaud parce que le froid, l’humide parce que le sec, la peur parce que la sérénité, le tout parce que le rien… Moi parce que toi.

Et puis, la notion de temps. J’avais dix-sept ans. Je marche vers la fin de l’histoire. J’ai vécu avec la conscience des choses toujours présente pour donner toute sa saveur à la vie, son poivre, son sel, son sucre, son acidité, son amertume et un peu de son poison aussi mais pas trop. Le temps me tire l’oreille : Attention ! Regarde, écoute, goûte, touche, sens, souris et pleure si tu veux…

Ma grande énigme, je ne parle pas de regret, c’est le mystère de l’au-delà. Ce mystère que personne ne connait et dont tout le monde parle me laisse dans le doute absolu. Pourtant j’espère aussi, mais puisque la question me dépasse, j’ai pris le parti de ne plus m’encombrer de cette inconnue. Pour ma part, si Dieu existe c’est bien son problème, lui connait la solution. C’est bien plus simple pour lui que pour nous. Je l’ai cherché pourtant. Rien, je n’ai rien trouvé fors la sérénité, cette quiétude de celui qui s’est senti tout petit, qui a cherché à s’envoler, voletant seulement puis tombant comme une feuille morte recroquevillée en point d’interrogation… Un agnostique balloté par le vent.

Alors, puisque le temps passe, je m’en vais avec lui en m’inventant un garde-fou : Celui qui a intégré la notion de temps ne se préoccupe plus du sens de la vie et se passe de l’idée de Dieu. Je le répète pour la énième fois, c’est mon fil conducteur. Chaque chose en son temps, je vis dans l’ici et le maintenant, l’après sera une autre vie ou le néant.

Rien, je ne sais rien, je n’ai pas progressé d’un millimètre. Je ne nie rien. Je doute. Le mystère reste entier.

On tourne comme une aiguille autour du pivot. Un mouvement sans fin, le mystère reste entier.

Cette balade en novembre après minuit fut le jour fondateur de ma philosovie.

« Je ne puis concevoir que cette horloge existe et qu’il n’y ait point d’horloger. » Voltaire.
Un autre flou…

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