Retour au fond de la Navaggia.

C’était un jour de novembre 2011, je me rendais dans les parages de Cacareddu, le plus haut quartier de mon enfance avant que ma famille, condamnée au déménagement perpétuel, se replie sur le plus bas de tous, la Navaggia, là où la neige persiste alors qu’elle a fondu dans les autres quartiers (ce serait l’origine du nom).

Je revisitais les châtaigniers plus que centenaires sous lesquels nous jouions à cache-cache au printemps venu. Je me remémorais une anecdote de sixième, le professeur de français nous initiait au récit, dont le sujet du jour était celui-ci : « Lors d’un jeu ou d’une promenade vous êtes frappé par le pittoresque du paysage, racontez. »

Raconter par écrit, nous en étions à nos premiers balbutiements. Chacun tordait les phrases comme il pouvait, cherchant la petite torsion qui pouvait faire la différence, celle qui pourrait faire mouche, pour, enfin, atteindre la moyenne en rédaction. C’était le but visé car nous étions habitués à fréquenter le quatre sur vingt, arriver à cinq était déjà un exploit. Le jour où l’un d’entre-nous attrapait un dix sorti des nuages, c’était champagne et stress à la fois car, il était très difficile de se maintenir à ce niveau moyen. La dégringolade nous guettait et survenait presque inévitablement. Que nous était-il arrivé ce jour de cocagne ? Un coup d’bol sans doute. Nos efforts donnaient quelques maigres résultats à force de relire les corrections. Au mieux nous étions condamnés à séjourner sous le dix en le titillant parfois. Seuls les meilleurs profitait de la tranquillité à l’ombre d’un douze, une allure de croisière qui les réjouissait.

L’un d’entre-nous – l’anecdote est archi connue par ici – écrivait ceci pour développer le sujet cité plus haut :

« Un jour, on jouait à cache-cache à Cacareddu. Je chercha, je chercha mon copain. Arrivé au châtaigner, pan, je receva un coup sur la tête, c’était le pittoresque qui était caché derrière le tronc. » (On nous encourageait à utiliser le passé simple)

Un autre racontait :

« Je jouais à la balançoire avec ma sœur et je poussa et je poussa et je poussa… à la fin la corde craqua. »  Et le prof répondit en corse « Heureusement quelle craqua, sinon on y était jusqu’à demain. (Pardon à ceux qui l’on entendue mille fois)

Vitalbettu.

En prenant la direction de la fontaine de Vitalbettu, où ma mère et d’autres femmes allaient laver le linge, je tombai nez à nez avec Yvonne. J’ignorais qu’elle habitait là.
Nous étions voisins à la Navaggia, elle allait souvent prêter main forte à ma grand-mère Battina. Elles étaient très liées et très complices.
Yvonne avait toujours le mot qui fait mouche. Elle était le Lucky Luke du verbe et de la réplique en dégainant une phrase plus vite que son ombre.
Une voisine venait souvent les déranger pour demander l’heure « Chi ora hè ? » (Quelle heure est-il ?) Elle répondait sur le champ « Il est temps de s’acheter un réveil ! »
Une autre fois, elle rappelait qu’on avait mis une défunte à tremper comme la morue, elle avait été plongée dans une fosse remplie d’eau à la suite de pluies qui durèrent toute la semaine. Bref ! elle nourrissait son monde d’humour instantané, c’était sa seconde nature…

Elle était femme vive et redoutable tant ses réparties étaient cinglantes.
Elle pratiquait souvent l’humour caustique, celui qui fait du bien en remettant les choses à leur place, sans langue de bois et sans ménagement pour beaucoup de personnes réputées désinvoltes.

Elle a embelli notre enfance et sans doute contribué à peaufiner notre humour aussi, notre regard sur les choses de la vie. Je suis certain d’en avoir tiré profit et son fils Jules en a pris bonne graine.

C’était le temps de la dérision pour tromper la dureté de la vie, le temps de l’entraide et de la simplicité aussi. La solidarité avait encore un sens sans jamais être forcée.

C’est dans la pénombre de sa cuisine que nous avons revisité le passé… un long moment.

Ce jour-là, je l’avais retrouvée encore alerte pour son âge, la mémoire intacte, elle se souvenait de tout prenant plaisir à m’écouter et se remémorer ce temps passé; son sens de l’histoire toujours vivace n’avait pas pris une ride.
Je l’avais rencontrée sur le pas de la porte, toute jeune encore…

Au-dessus de sa tête trônait un cadre, le portrait de son mari, elle m’a demandé de le prendre en photo aussi.

Ils avaient été formés à la même école de l’humour.
André avait, en outre, comme mon grand père, une passion pour le chant.
Son idole était Michel Polnareff, « La poupée qui fait non » n’avait aucun secret pour lui, il la chantait à merveille.

Dans leur coin de cimetière, peut-être se racontent-ils des histoires du bon vieux temps passé au fond de la Navaggia.

Ce ne serait pas étonnant, c’était leur genre 🙂

Cette photo a été prise d’une partie haute de Vitalbettu.

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