Semailles et moissons.

Le titre s’est imposé ainsi mais il n’a rien à voir avec l’agriculture. Un très lointain rapport seulement, une image, une métaphore dit-on. La ressemblance s’arrête là mais elle me réjouit pleinement.

En revenant sur bon nombre de mes textes pour les retaper, puisque trop souvent, ils ont été semés à la va vite, sans précaution, sans tirer de cordeaux, un peu à la sauvage, quasiment en premier jet, je me suis aperçu que je pouvais faire quelques récoltes de bons mots. J’avais l’impression de parcourir un vaste champ en broussailles et de trouver çà et là des poireaux sauvages, des asperges vertes, du pissenlit, du fenouil et des pommes de terre, oubliées lors de la dernière récolte, qui se sont reproduites offrant ainsi un cadeau inattendu. Quelques phrases parfumées ou quelques idées aux effluves souriants, presque des aphorismes juteux légèrement acidulés, parfois. Sans aller fouiller ma terre une nouvelle fois, je me suis souvenu de quelques expressions, parfois modifiées, que je vous livre ici en évoquant le contexte. Sans cette mise en perspective, elles resteraient trop énigmatiques.

« Dans sa corolle étalée, telle une parabole pointée vers le ciel, le cœur de la pervenche trompette le silence bleu. » Evocation de la solitude d’une pervenche noyée au milieu d’un champ de pissenlits.

En revisitant mon enfance, vivant le matin avec mes parents et mes grands-parents, le soir avec ma tante isolée à la sortie du village, peu portée sur la cuisine alors que ma grand-mère excellait : « Le midi, je déjeunais chez Bocuse et le soir, je dinais chez Cassegrain. » C’est chez ma tante que je connus la boîte de conserves.

Parfois, je trouve que mes idées sont trop tarabiscotées, que je vais très loin chercher le verbe et l’adjectif. Je ne fais point d’effort pour cela, ils viennent à ma rencontre sans que je creuse le moins du monde. C’est un plaisir, l’apparition est spontanée. C’est le sourire, avec la joie d’écrire qui sert d’aimant. Hélas parfois, on a du mal à comprendre mes méandres, alors on me lit au premier degré. Rarement, j’y suis, je préfère grimper dans l’humour un peu plus :
« Avoir l’imagination fertile ne fertilise pas celle des autres, bien au contraire cela agace ou devient pesant. »

Pour expliquer que je n’ai pas été trop influencé par la condition très modeste de ma famille ou par les mauvais coups de la vie, je proposais :
« Je disposais d’une sorte de sérénité, une capacité à absorber les ecchymoses pour en faire des bouquets bleus. »

J’ai aussi mes moments de galère. Des moments sans inspiration malgré la forte envie d’écrire puisque c’est devenu une addiction :
« L’inspiration à plat, incapable d’élever le moindre sentiment ou la moindre émotion, je me contente d’arracher une sinistre description. » Comme l’addict qui s’accroche au produit de substitution.

Ou encore : « Tout, ici, anime un semblant de vie, tout bouge sans émouvoir et n’engendre que des mots blancs pour dire mes idées noires. »

Pour décrire une personnalité vraie sans besoin de jouer un rôle pour afficher une autorité, toute naturelle :
« Tout en ipséité, il exprimait sa manière d’être et cela suffisait pour convaincre sans batailler. » (Ipséité=être soi-même en toute circonstance)

Sans doute, les mots qui surgissent le plus facilement sont ceux qui évoquent la maladie ou la mort :
«De l’autre côté de la vie, peut-être existerais-je encore un peu dans le silence des autres ».  Le silence des autres puisque je n’entendrais rien, ne saurais plus rien. Leurs paroles et évocations seront silence pour moi pendant que je gambade encore dans leurs esprits.

Les mots qui parlent tout seuls :
« En recevant de plein fouet le mot tumeur, il prenait un coup de poignard en plein cœur car il venait d’entendre ‘tu meurs’ « 

« Le cimetière s’est vidé. J’ai ouvert ma porte, personne autour de moi ne savait que j’étais parti loin, très loin là-bas et que je revenais de funérailles. » Le jour de l’enterrement de ma grand-mère, j’étais à mille kilomètres de mon village. Je me suis enfermé dans mon bureau pour imaginer le trajet de la maison au cimetière. Je vivais les obsèques telles qu’elles se pratiquent chez nous. J’étais en direct.

Le terrain le plus fertile, l’évocation de l’Alzheimer et la fin de vie.
« La vie embarquée sur un souffle léger venant du maquis tout proche, lui faisait un dernier cadeau. Les senteurs d’asphodèle et de bruyère qui caressaient son lit la laissaient indifférente. Elle avait oublié ces parfums familiers, la mort s’était déjà installée dans son corps, s’emparant de ses sens, pas tous encore, car la douleur la torturait toujours, parachevant l’œuvre finale. » Ma mère sur son lit d’hôpital finissait ses jours.

« Je voyais bien qu’elle me fixait sans comprendre. Ce visage lui parlait peut-être mais le crépuscule de ses pensées perdues refusait de lui donner une identité. Il était inutile de la questionner, je savais qu’elle me prendrait pour un autre dont on ignore si elle a gardé une image aussi. J’étais sans doute un inconnu qu’elle a connu, venu compliquer la fuite de ses idées. Ma mère ne me reconnaissait plus. »

« Toute à l’opposé d’un bébé qui fait des essais avec ses « areu » pour se construire un langage, elle perdait ses idées les jetant dans un filet de voix comme à bout de souffle ».

« La fleur bleue a resurgi dans mon esprit en se déformant progressivement jusqu’à figurer des vagues. J’ai vu maman s’en aller vers la froideur d’un océan à l’azur intense proche de la nuit. Puis des plages d’écume se sont formées çà et là pour alléger le tableau. » J’avais photographié un hortensia bleu soutenu en entrant, je l’ai vu se flouter progressivement pour ressembler finalement à la froideur d’un océan.

« Maman était là, lovée dans un reposoir qui ressemblait plus à un couffin dans une poussette qu’à un fauteuil roulant. Elle me regardait sans me voir avec des yeux fixes, vitreux à l’inverse d’un nourrisson qui se familiarise avec un visage. Elle semblait chercher mon image au fond de ses souvenirs qui s’estompaient dans le brouillard de ses neurones en pleine anarchie. Lorsque la mémoire s’enfuit, l’histoire ne revient plus. »

Dans l’ombre, il y a la lumière. Evoquant l’obscurité du coin cuisine de mon enfance, observant ma grand-mère en train de cuisiner :  » C’est dans ces coins obscurs, dans cette vie secrète, sans éclairage, que connu la lumière. Aujourd’hui, je suis devenu nyctalope c’est à dire que je vois bien dans la nuit des idées. Je peux fermer les yeux et rêver à ma guise, sourire à la chaleur de mes pensées, sourire à la chaleur de mon passé… »

« Lorsqu’un carrelage blanc de salle de bain fut posé sur le plan de travail de la cuisine, le coin sombre s’illuminait un peu. Pour grand-mère, un gain de lux (de lumière) devenait un luxe. »

Comme à l’étal d’un marchand des quatre saisons, j’ai posé ces cageots de fruits et légumes… Il y en a beaucoup d’autres dans le champ de ce blog devenu trop grand pour un paysan qui sème inlassablement au fil des jours restants.

Au hasard de vos déambulations, si vous parcourez ce champ, vous y verrez les broussailles de textes écrits trop vite, en premier jet, mais aussi comme des mineurs cherchent des pépites, vous rencontrerez quelques beaux fruits nés dans mon jardin fleuri.

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