Les Noël de mon enfance.

Nos maisons successives étaient sommaires. 
Nous étions coutumiers du déménagement, juste des abris, parfois des chaumières, sans aucun confort et sans eau courante, toujours.
L’habitation familiale de mes grands-parents, où nous réveillonnions tous les ans, était notre préférée. Quatre murs épais, soixante-dix centimes par endroits, crépis de terre rouge, s’effritait sous la pression d’un doigt.
Un toit de tuiles à cuisses, façonnées en incurvant les plaques de glaise encore molles sur la haut de la cuisse d’un ouvrier. Chacun imprimait son calibre, cuisse large ou cuisse fine pour tuiles bancales sur un toit. Une couverture râpeuse, grossièrement rugueuse retenait toutes les spores des mousses environnantes transportées par le vent.
Un refuge rêvé pour Eole « ensemenceur » qui vêtait la toiture d’un velours épais, vert et marron…
Très poreuses, les tuiles devenaient éponges saturées sous la pluie battante et remplissaient nos bassines placées au grenier pour éviter l’inondation dans les pièces à vivre. Une eau courante à défaut de robinet.
Un goutte à goutte rythmé sur l’intensité de la pluie et du vent. Un don du ciel dont on se serait bien passé.

Le plancher et le plafond aux poutres solides de châtaigniers centenaires, affichaient leur robustesse et leur résistance au temps.
Des madriers cylindriques, tordus, serpentaient au-dessus de nos têtes pour soutenir les planches disjointes du grenier. De ce côté-ci, nous ne risquions rien malgré les jambons, les saucissons, figateddi, saucisses et plaques de lard accrochés sur une bonne moitié de plafond. On pouvait, sans doute, pendre une dizaine de cochons sans risquer l’effondrement. Toute la réserve de l’année était suspendue là, après l’abattage récent du pensionnaire de la porcherie familiale.

Certaines années, le froid de décembre s’en donnait à cœur joie, communicant ses basses températures à la chambre déjà glacée qu’on appelait « le frigidaire ». Dans la salle à manger, la cheminée refoulait sa fumée sous les caprices d’Eole. Souvent, il fallait ouvrir la petite fenêtre et entrebâiller largement la trappe du grenier pour soulager nos yeux malmenés par le picotement acide des nuages casaniers. Sous cet appel d’air très frais pour dégager le brouillard venu de l’âtre, le froid gagnait vite tout l’intérieur et chacun s’emmitouflait dans une couverture, un vieux pull ou quelque vieille veste rapiécée. Des vêtements de fortune déjà largement boucanés, imprégnés d’une forte odeur de suie froide.

Le soir de Noël était nuit de cocagne.
Une partie de l’après-midi, grand-père parcourait les foyers environnants pour vérifier si chaque famille avait cheminée bien garnie avec sa grosse bûche, u cipu (lire tchipou) qui représentait le patriarche ou le plus ancien de la maisonnée.
C’était son rituel, il en profitait pour prendre un peu d’avance avec la gaieté d’un soir particulier.

Grand-mère était aux commandes du repas de Noel. Le cabri, déjà embroché, attendait le moment de passer devant les braises abondantes ce soir-là, produites par « u cipu ». La « révia » sorte de grosse brochette d’abats de cabri baignait dans la « salamughja », une marinade à base de vin, d’ail et d’aromates. C’était mémé qui, patiemment, actionnait les broches durant de longues heures à bonne distance du feu pour éviter de brûler cette chair si tendre. Les grands-mères sont toujours vigilantes, bienveillantes, la nôtre en était un modèle du genre : tout était fin prêt à l’heure du berger de Noël qui annonce le début de la Nativité.

Le repas ne commençait jamais avant minuit. Des membres de la famille étaient à la messe et ce n’est qu’à leur retour que la fête pouvait commencer. Tout était parfaitement réglé pour ce repas très attendu, dans les règles ancestrales, débutant seulement dès les premières minutes du 25 décembre.

Nous ne rêvions pas de cadeaux, c’était une habitude : nous savions que le Père-Noël n’arrivait jamais jusque dans nos endroits reculés, un maigre espoir subsistait pourtant. Nous rêvions d’une surprise…
On nous promettait quelques mandarines, une orange si nous avions été sages et le reste des os froids du cabri dans le cas contraire.

C’était Noël, la première fois que tout le monde avait un cadeau, nous rentrions, Annie et moi de notre première année en région parisienne.
Grand-mère et mère.

Ce n’était qu’au réveil du matin, jamais la veille, que nous découvrions quelques papillotes dans les chaussures déposées devant l’âtre par habitude, si d’aventure le passeur de cheminées se trompait ou poussait jusqu’à nous sa dernière visite.
Les années fastes, nous avions droit à mandarines et oranges  « empapillotées »  dans du papier brillant, des chocolats et des dattes. Je n’ai pas souvenir d’un seul jouet, sauf une année…
Ma tante, pas très contente que l’homme en rouge m’ait boudé, m’avait annoncé que le petit jésus allait passer le jour de l’an. U « Bambinu », me disait-elle va réparer cet oubli.
Il fallait lui laisser un peu de temps, juste une semaine, la nuit où la lune saute d’une année à l’autre.
A l’an béni, j’eus droit à un tambour, tante Marie s’en était mordue les doigts. Elle découvrait l’effet produit par un profane des percussions jouant une partition de sa composition à longueur de journée.
Ohime ! Chi aghju fatu à cumprà sù diavuli ! (Qu’ai-je fait d’acheter ce diable !)

Mon frère se souvient d’un seul cadeau, un pistolet à bouchons qu’il avait cassé quelques secondes seulement après l’avoir reçu, par maladresse et usage intempestif. Le service après-vente ne fonctionnait pas encore et Manufrance se trouvait à Saint Etienne.  

Ce qui nous enchantait le plus, c’était la neige.
Presque chaque année, elle était au rendez-vous.
Pour nous, c’était le vrai Noël. Si certains l’associaient aux cadeaux, nous rêvions de flocons bien épais, bien moelleux. On les appelait « i stracciona », l’image de lambeaux de tissu blanc grisaillé qui chutaient avec une lenteur infinie depuis le ciel tout gris, jusqu’au sol devenu uniforme et unicolore.

Je regardais à travers la fenêtre cette atmosphère blafarde où ciel et terre se confondaient.
Puis je partais faire des pas au hasard, laissant derrière moi les empreintes profondes d’un Père Noël égaré, cherchant le chemin du retour dans ce paysage sans repère.
Pour bien m’imprégner de cette atmosphère natale, je tournais le visage vers les nuages invisibles, fondus dans l’atmosphère blanchie par la brume laiteuse et la valse des cotons qui tanguaient, hésitaient avant de se coucher sans bruit sur l’immensité vallonnée devenue image de Noël à la campagne.
Ma jeune frimousse offerte aux cieux, les yeux clos, la bouche ouverte pour gober quelques cristaux, les flocons venaient fondre sur mon nez, s’empêtrer dans mes cils pour former un voile humide.

Je devenais complice du temps, me fondais dans l’abîme d’une douceur infinie.

Tout, autour de moi, était blanc et ma silhouette s’estompait chaque fois qu’Eole d’une large pelletée de flocons m’empoudrait …

C’étaient les Noël de mon enfance, sans bombance ni abondance, des Noël heureux jusque dans les chaumières…

Le petit plus qui n’a rien à voir.

Les mots tus qui pèsent lourd.
Les non-mots qui tuent.
Les non-mots maux.

8 commentaires

  1. On est loin des Noël d’aujourd’hui, en avons-nous conscience encore?…
    Ce qui m’étonne, c’est que les oranges et clémentines ne semblaient pas nombreuses alors qu’aujourd’hui on en voit partout même sur les arbres des parcs publics, à l’époque, non, même en pleine campagne?

    Aimé par 1 personne

    1. Au moment de Noël, on en trouvait dans les magasins, c’était vraiment la coutume.
      J’ai dit clémentines c’étaient des mandarines.
      Il y avait des sucreries surprenantes comme allumettes et cigarettes qu’on ne voit plus aujourd’hui.
      L’orange était vraiment l’incontournable de Noël.

      Aimé par 1 personne

  2. Chez nous, il y avait des cadeaux, mais effectivement, le plus important était l’ambiance de Noël. Nous attendions avec impatience la messe de minuit, et nous commencions le repas de Noël au retour à la maison. Mes oncles et tantes étaient tous présents, c’était la soirée ou plutôt la nuit « jeux, partage, complicité, rigolades, admiration ». Noël durait : il y avait l’avant, les préparatifs, aller chercher ceux qui arrivaient par le train, la soirée de Noël et le jour de Noël… Nous aimions cette ambiance de neige, la luge que nous sortions pour cette occasion, le froid et puis le chaud lorsqu’on rentrait, pour s’attabler autour d’un super chocolat chaud. Lorsque je regardais la neige tomber, j’avais l’impression que c’était moi qui m’élevais dans le ciel ! Je suis très fière, car mes enfants ont pu vivre des Noël comme les miens… Sans messe… Sans crèche mais avec une ambiance tout aussi chaleureuse. Merci pour cette histoire, même si elle laisse apparaitre quelque manque matériel… On se contentait plus facilement de rien…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour votre commentaire.
      Vous avez résumé un Noël similaire ou du moins pas trop éloigné du mien. 🙂
      Bonne journée… anémone, chez nous des Apennins. 😉

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