Di tozza in tozza.

Je me souviens des veillées.
Lorsque j’étais enfant, les longues soirées d’hiver se déroulaient au coin du feu jusqu’à être gagné par le sommeil. On se réunissait tantôt chez le voisin, tantôt c’était chez nous. Les plus anciens croquaient un grain de raisin à l’eau de vie, parfois un pruneau ou un vin du Cap dans un petit verre à liqueur, sur le coup des dix heures du soir. Les grands-mères disaient que c’était un « remontant ».
Parfois, les enfants de dix ans et plus avaient droit au grain de raisin qu’ils promenaient longuement sur la langue, le caressant avec les molaires, le faisant rouler en plusieurs « va et vient » jusqu’à épuiser les vapeurs de l’eau de vie.
Puis, CRAC ! D’un coup sec, le grain explosait libérant la pulpe que l’alcool avait imprégnée au fil du temps de repos. Cette libération soudaine, surprenait les papilles, provoquait un clignement des yeux et une moue marquée. La première fois seulement. Les veillées se succédaient et les palais juvéniles s’habituaient, le moment de la « croque grain » était très attendu, sans l’effet de surprise.
Grand-mère, gardienne des bocaux entreposés dans un endroit frais et obscur, à la cave souvent, choisissait le plus ancien pour passer l’hiver. L’eau de vie avait pris la couleur d’un vieux cognac qu’elle jugeait à travers le verre poussiéreux devenu opaque, en dégageant un petit hublot de visite avec son pouce. Tous ces petits gestes, toutes ces petites manies étaient signes d’amour et de plaisir à donner aux autres. C’était un petit cadeau préparé de longue date à cette intention et cette intention seulement. Les soirées d’hiver étaient de haute importance, renforçaient les liens entre voisins et habitants du même quartier, un rite qui entretenait la solidarité et la maintenait active.

Longtemps, je vécus chez ma tante qui n’aimait pas la solitude nocturne. Une tante insomniaque toujours branchée sur le divin, conversait une bonne partie de la nuit avec lui à haute voix, j’avais du mal à dormir aussi.
Sans doute pour tomber plus facilement dans les bras de Morphée, Maria recherchait les sorties d’après diner.
Notre habitation, à la sortie du village, était assez éloignée des autres maisons de sorte que le parcours désert nous semblait plus long lorsque nous rentrions en pleine obscurité. Nous étions souvent par monts et par vaux, je veux dire chez l’un ou chez l’autre assez loin de notre logis.
Nous savions que le retour tardif après minuit allait provoquer une vague d’émotions.
Nous rencontrions souvent une âme en peine, perdue dans l’obscurité du maquis que nous longions en rentrant chez nous. Tante était très douée pour débusquer les fantômes en vadrouille. Elle en devinait toujours un, à la faveur d’un mouvement de bruyère ou d’un bruit non identifié.
Très croyante, elle se voyait entourée d’âmes vagabondes qui ne sortaient que la nuit pour la saluer ou la sermonner d’être en vadrouille trop souvent.
L’imagination était à la fête et les frissons parcouraient tout le corps pour donner plus de force et une certaine crédibilité aux phénomènes inventés par l’esprit en liberté.
J’ai adoré ces moments qui m’ont aiguisé le sens de l’observation et développé celui des contrastes à l’origine de mon épicurisme. C’est depuis lors que je n’ai cessé de cultiver les sensations fortes et contraires, jamais contrariantes, toujours fondatrices.

Pour en venir au sujet du titre que j’ai volontairement retardé pour donner du corps au texte, je vais vous raconter une anecdote qu’on disait « histoire » pour faire plus sérieux et plus crédible.

Tata racontait qu’un jour, un homme avait décidé de faire une sortie en montagne avec sa femme. C’était la première fois et cela étonna son épouse. L’homme était persuadé qu’elle le trompait et avait décidé de la supprimer en la faisant tomber d’un à-pic pour simuler un accident. Il filait de rocher en rocher cherchant le plus haut, le plus dangereux pour ne pas rater son coup. Essoufflée, sa femme faisait des pauses. Il l’encourageait à le suivre lorsqu’elle s’arrêta haletante et lui adressa :

Mi porti di tozza in tozza come i pandicini di bocca in bocca !

Le mari marqua un temps d’arrêt, réfléchit un instant et lui dit : Tu as raison, tu te reposes un peu et on retourne à la maison.

Il s’était persuadé, un soir de veillée, que sa femme le trompait. Il avait remarqué que l’homme qui lui faisait face bâillait juste après elle. Il crut voir un signe, une connivence. Ce genre de pensée est terrible et vous persuade jusqu’à en perdre toute lucidité et toute raison.

Lors de la randonnée, la femme lui avait lancé :

Tu me portes de rocher en rocher comme les bâillements de bouche en bouche !

Le mari venait de comprendre sa méprise et cessa sur le champ de poursuivre sa funeste entreprise.

J’ai toujours pensé que cette histoire était née de l’imaginaire des assidus de la veillée hivernale au coin du feu. Il est probable, aussi, que ces réunions et cette proximité à la chaleur de l’âtre aient pu engendrer ce genre d’aventure. A votre intime conviction.

« Di tozza in tozza… » De rocher en rocher…
« Quoique, pas très vertigineux. » dit le cochon.
« C’est ben vrai, ça ! » pensent les chevaux sauvages.
Rochers du Cuscionu en Alta Rocca.
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3 commentaires

  1. Ce texte est une reprise.
    Voici un commentaire récolté à la suite de l’ancienne version :

    JEAN-PAUL DE PERETTI
    24 Déc 2018 à 21 h 48 min Modifier
    Ah ! Ces saveurs incomparables des grains de raisin à l’eau-de-vie d’autrefois, si fidèlement décrits, restitués dans la langue et dans le sublime texte de Simon ! Je ne les ai jamais oubliés ces parfums et ces goûts enivrants. Pour moi aussi, ils sont encore là ! … Ils sont ma mémoire. C’était déjà au siècle dernier … et mes parents étaient encore vivants. On avait le fameux flacon jusqu’à l’extraordinaire ivresse (!)

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