La gambade.

Une vie ressemble toujours à un destin.
Je n’aime pas trop penser ainsi car on est acteur de son existence même lorsque cela n’est pas trop visible et que l’on semble balloté.

C’est une vieille affaire. Je me suis toujours demandé pourquoi j’ai souvent le mot « gambade » à la bouche, sous la plume ou sur le clavier. Je crois que cela me vient de mon année de seconde.

J’étais un élève médiocre en français.
A ma sortie de troisième, mon professeur m’avait prévenu que je ne serai jamais un foudre de guerre en la matière. Je l’admettais volontiers car j’étais conscient de mes carences de lecteur tardif devenu champion de la faute d’orthographe.
Sans doute autorisé à combattre dans la catégorie des poids lourds, je boxais les mots parmi les meilleurs virtuoses de l’uppercut, des directs et des crochets en tous genres. Très peu de mots résistaient sous mes poings de fer. Je croisais les gants pour abîmer, pour cogner et non pour soigner. Normal, je n’y comprenais rien, j’avais pris trop de retard au démarrage…
Savoir à peine « lisoter » à douze ans, ça laisse des traces. La fatigabilité corollaire, le manque d’aisance, vous interdisent toute compréhension et vous usent.
Las, vous finissez par abdiquer. J’ai pas mal estropié mais je fus estropié aussi.
J’ai eu mon compte et je me demande encore comment j’ai pu garder distance et sourire pour surmonter mes tortures secrètes.

La plume sergent major comme la « Baignol & Farjon » ont pris pas mal de sens interdits, ont ignoré de nombreux panneaux de signalisations du code de l’écriture. Je conduisais, elles ne faisaient qu’obéir au chauffard que j’étais. J’en garde un souvenir amusé et je rêve, en vieillissant, de retomber dans les errements de ma tendre jeunesse.
Serai-je aussi indulgent que par le passé ?
Je n’en sais rien et j’en doute fort car vous connaissez mon parcours par la suite. Devenir spécialiste de la rééducation de la lecture et de l’orthographe après tant de difficultés en français, alors que l’on ne jure que par mathématiques et sciences, avouez que ce n’est guère courant.

Ah ! Que j’eus la belle vie ! Malgré les gifles et les revers d’un parcours scolaire très inégal à faire douter le plus fervent de mes professeurs attendris devant un tel acharnement pour avancer. Je m’accrochais et touchais surtout les enseignantes, ce sont elles qui ont compris et n’ont jamais désespéré. Elles avaient un sens supplémentaire, une sorte de radar capable d’entendre mes gémissements secrets. Au seuil de ma carrière, lorsqu’il fallut envisager sérieusement ma titularisation, ce furent encore quatre femmes d’une commission médicale qui volèrent à mon secours. L’homme qui présidait sous l’éclairage d’un spécialiste de l’audition m’avait déclaré inapte à l’enseignement. L’oto-rhino se nommait Dr Tronche et n’a jamais voulu me livrer le contenu de ses conclusions soulignées en rouge. Il avait sans doute raison aussi, au regard du règlement et des lois en vigueur. C’est l’intuition féminine qui fit fi de toutes ces règles et m’ouvrit le chemin.

Alors, la gambade ? La gambade est pour moi le plaisir de vivre même lorsqu’elle elle croise parfois la gamberge sur son chemin.
D’où me vient ce mot persécuteur heureux ?
Je crois que c’est Montaigne qui a imprimé cette idée dans mon esprit.
Souvenez-vous, j’arrivais en seconde, tout fripé, perclus d’ecchymoses littéraires, un bagage quasiment inexistant sorti du fond de la Navaggia comme une valise cabossée, une vieille valise sortie d’un grenier pour abriter mes maigres connaissances. La surprise fut grande de décrocher un prix de français cette année-là. Un prix surgi de nulle part pour me donner le goût de l’écriture sans jamais avoir lu un livre. Des mots puisés le soir dans mon lit durant les longues nuits d’hiver dans le vieux dictionnaire de Denise. Un trésor qu’elle m’avait offert en cachette car il appartenait à son frère. C’est probablement ce côté secret et cachette qui m’a soufflé « Vas-y et reviens-y souvent, c’est dans ces vieilles pages du début du siècle dernier que tu découvriras le monde… »

Tout était inversé dans ma démarche, c’est à partir d’un mot découvert que mon esprit s’envolait pour en faire un roman quand d’autres rêvaient en lisant des histoires toutes faites, les romans des autres.

Dans un manuel de littérature, qui ne se lit pas comme un roman mais au coup par coup au gré d’un programme, c’était plus accessible pour moi, j’avais sympathisé avec Montaigne.
Quelqu’un écrivait : « Il avait les mains gourdes et l’esprit à sauts et à gambades… »
J’avais transposé cette assertion à ma vie et à la nature, à ma nature aussi.
Depuis ce jour, j’imagine une colline en pente forte, totalement recouverte d’herbe fraîche, légèrement humide, piquetée de pâquerettes…
Un air vif monte de la vallée s’amusant à freiner l’élan qui me pousse à dévaler la pente.
C’est toujours le printemps et je suis heureux.

Je vis perpétuellement la même saison mais je sais que le perpétuel n’est pas éternel… Il commence un jour et s’achève brusquement.

Je gambade encore, encore un peu, encore un peu…le temps presse…

Image en titre :

Comme une flèche qui indique le chemin… la direction imprimée par le profil d’un terrain ressemble au destin.

Ces fleurs dites pâquerettes, même en automne, perpétuent le printemps…
Un, deux, trois… soleil !

5 commentaires

    1. Si tout va bien, ce sera l’objet d’un nouvel ouvrage : « A l’ombre de l’école », un cri d’espoir…
      De nombreuses personnes ont du mal à le croire et la suite est encore plus surprenante… me sortir d’une classe en disant qu’on avait besoin de moi ailleurs 🙂
      Mes proches m’appellent l’extraterrestre, je me tâte, me regarde dans un miroir et ne trouve rien d’un martien 😉

      Aimé par 1 personne

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