Je passerai vous voir…

J’ai fait un beau voyage et j’arrive au bout du chemin.
C’était magnifique.
Il faut rentrer, il faut, un jour, sortir du temps.

Au tout début, lorsque j’étais enfant, on m’a beaucoup parlé de vous. J’allais vous voir souvent dans votre maison. Parfois, je m’habillais de blanc, le dimanche et les jours de procession, nous étions nombreux dans les rues du village. Ça sentait bon, les fleurs fraîches de saison, la rose et surtout le seringat comme la fleur de lis, entêtante, en suivant Saint Antoine.
L’encens, la cire chaude puis froide. Des odeurs dédiées au mystère qui s’incrustent dans les narines et s’impriment dans le cerveau. Des odeurs tenaces qui reviennent aujourd’hui pour vous dire : « T’as vu le temps qui passe ? »
Et ces chants ? Ces chants qui montaient très haut et vous prenaient aux tripes parce que des gens ordinaires s’étaient donné rendez-vous pour vous célébrer et parlaient aux humains.
C’était beau… et réconfortante, était toute cette chaleur communicative.

Parfois, je n’étais pas d’accord. On me demandait de prier à genou pour faire pénitence. Je n’avais rien fait de répréhensible pourtant, juste quelques peccadilles sans importance. On m’obligeait à passer par confesse une fois par semaine. Je racontais des mensonges devant le confessionnal car il fallait y vider ses péchés. Un peu gêné de n’avoir rien fait de mal, j’en inventais pour paraître plus humain et plus vrai. Du véniel surtout et quelques mortels par maladresse ou plutôt parce qu’on ne savait pas ce qu’ils représentaient.  Il fallait bien que j’aie quelques faiblesses. Je payais peut-être pour ces mensonges, bien fait pour moi puisque j’avais menti.

Je servais la messe avec application. Je jouais du claquoir mieux que quiconque pour annoncer aux fidèles qu’il fallait s’incliner ou relever la tête. Et l’hostie ? J’aimais bien la coller au palais plutôt que la laisser fondre sur la langue comme si je la mettais en attente. Je pensais que vous n’y attachiez aucune importance, il ne fallait surtout pas la mâcher. On ne mord pas le corps du Seigneur, tout de même !  Votre corps était là dans notre corps, nous étions aux anges. Votre sang c’était le curé qui le buvait…

Et les burettes ? On se battait presque pour les remplir d’eau et de vin, parfois le goûter en cachette, puis vider l’encensoir de ses cendres pour le remplir d’un parfum nouveau qui embaumait toute l’église lorsque le prêtre agitait le réceptacle pour le faire battre contre la chaîne. La fumée encensait les alentours à chaque battement de ce petit lustre sans lumière. On se chamaillait pour placer l’Evangile sur le lutrin les jours de grand-messe sur le côté gauche de l’autel et savoir qui allait tenir le bénitier. Le tabernacle restait un mystère, toujours fermé à clé. Il protégeait le ciboire rempli d’hosties consacrées qui ne pouvaient être tenues ni distribuées par des doigts profanes.

A la fin de chaque office, le chanoine nous interdisait d’éteindre les cierges haut perchés. Une catastrophe est vite arrivée lorsqu’une maladresse entraine la chute d’un cierge encore allumé. Nous mourions d’envie de manier l’étouffoir à bougies, fixé au bout d’une longue canne. Parfois, sous surveillance, le curé nous autorisait à étouffer quelques flammes pour juger de notre aptitude à poursuivre la manœuvre à l’avenir.
Une fumée blanche fortement imprégnée de l’odeur de cire chaude s’élevait en ondulant et dansant jusqu’au plafond, puis se répandait à l’ensemble de l’église. Jamais, nous n’avions accès à l’allumage des cierges avec la canne « porte flamme ». Nous rêvions de jouer un jour de l’étouffoir… Curieuse envie de voir et de sentir les lamentations d’une mèche carbonisée.

C’était agréable et paisible chez vous, mais si vous saviez tout ce qui se passe ici-bas…
Le monde est devenu fou.

On s’est beaucoup côtoyé, ma vision a changé, on peut se tutoyer maintenant.

Tu étais partout. On avait ton corps, ton sang, ton odeur si particulière mais on ne te voyait jamais. Tu étais, sans doute, occupé à surveiller le monde ? Ton don d’ubiquité c’était donc ton invisibilité ? Tu as beaucoup délégué sans te soucier de savoir si tes choix étaient les bons. Tu as préféré laisser l’homme libre de choisir à ta place. Etait-ce une bonne idée ? Sans doute, tu connaissais déjà la suite puisque tu contiens tout et anticipes tout. Oui, j’imagine que tu connais déjà la suite, il n’y a aucun mystère pour toi.

Un jour, je suis sorti de ton église. J’ai préféré explorer le monde qui m’entoure. Ton truc était trop compliqué pour moi, c’est-à-dire trop simple : prie et tais-toi. J’ai pensé : on verra plus tard. Là, je ne sais toujours  rien. On me dit de croire, je préfère savoir et savoir ce que je fais de ma vie.

Je suis parti par monts et par vaux  sur les chemins de ta création. J’ai beaucoup aimé la vie, je me suis méfié du temps. Je n’ai pas confiance en lui. Il fait comme il veut, ce qu’il veut. J’ai préféré le flatter, jouer avec lui et ne jamais l’oublier en gardant un œil méfiant.
Le temps passe son temps à passer comme un rouleau compresseur fou qui aplatit tout sur son passage. Il n’écoute personne et ne revient jamais sur ses pas.  J’ai beaucoup gaspillé dans mon carpe diem mais comme tout s’achève un jour et que les jours filent vite, je n’étais pas trop regardant.
Attends encore un peu.
Etant hors du temps, je sais que tu n’es pas pressé, moi non plus.
C’est la fuite des jours et des nuits qui me presse et m’oblige à dire.
Ils s’en vont sans un regard pour personne…

Peut-être m’expliqueras-tu ce que je n’ai pas compris.
Tu as lu mon épitaphe ?

Je suis venu, j’ai vu et je n’ai rien compris.
J’aimerais bien refaire un tour, non pour comprendre mais pour le plaisir.

Je compte sur toi pour reconnaître mes erreurs, mes travers. Tu me diras ce que je n’ai pas compris.
Hélas, on ne passe qu’une fois, pas le choix d’une deuxième vie.

Ah, j’allais oublier ! Avec ton don d’ubiquité, j’espère que tu es quelque part et que tu ne nous feras pas le coup de celui qui dit qu’il est et qui n’est pas.
Ne pas être ici mais être là-bas et être ailleurs lorsqu’on arrive là-bas, ce n’est pas raisonnable.

Allez sois patient, quand j’arrive, je passe te voir.

Une affaire mystérieuse.

Le petit plus.

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