The End.

Alors là, détrompez-vous ! Je déteste rencontrer de l’anglais ou de l’américain dans les expressions françaises.
D’ailleurs, je n’y connais rien, je n’ai jamais étudié la langue de Shakespeare à l’école. Grand bien m’en a pris car ceux de mon âge, et des plus jeunes aussi, qui s’y sont essayés, n’en connaissent qu’un maigre rayon, autant que moi.
Les québécois sont bien plus vivants que nous et nous donnent des leçons éclairantes en inventant des expressions imagées pour éviter l’intrusion anglaise dès qu’une nouveauté apparait. Ils nous offrent en guise de selfie, un égo-portrait ou une auto-photo, c’est bien plus parlant et ne nécessite guère de faire un tour dans le dico pour en connaître la signification.
Vive le Québec libre de toute intrusion anglophone !

Alors pourquoi ce titre à l’américaine ?

C’est tout simple.
Qui viendrait lire un texte intitulé « La fin » ou « Fin » ? Le côté western, Entertainment, attire davantage la curiosité de manière quasi subliminale comme une sorte de culture yankee inculquée de longue date. C’est mon côté bonimenteur pour attirer le lecteur comme d’autres, naguère, attiraient la curiosité des chalands indifférents par : « Allez mesdames ! Sortez vos seins, sortez vos seins, sortez vos cinq-cents francs ! »

Au fait, c’est la fin de quel film ton truc ?

La fin d’une tranche de vie.

Les beaux jours étaient revenus.
Dès l’aube, le ciel, qui s’annonçait d’un azur de tableau joyeux, dessinait les contours du Pinettu. Le soleil encore caché par la colline affichait avec cette clarté aurorale son réveil plus matinal que d’ordinaire. Des nuées de moucherons formaient des vagues grisâtres hésitantes. Elles semblaient suivre un instinct grégaire, tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, se déformaient à chaque mouvement comme des bancs de sardines qui flottent en cadence imprévisible entre deux eaux. Au fond de la vallée, l’air était plus frisquet. Une  vapeur fantomatique s’élevait de la rivière balayée en douceur par une brise légère en fuite vers l’amont, à contre-courant. Les aulnes frissonnaient, les fougères encore jeunes, toutes en crosses, gardaient leur rigidité, insensibles au vent.
Avant de traquer la truite, je m’asseyais entre deux rochers, posais ma musette sur une pierre plate. J’adorais le ficateddu sec de ma grand-mère et les trois ou quatre œufs frits des deux côtés, noircis de poivre, emprisonnés entre les parties d’un pain entier coupé en deux dans l’épaisseur,  qu’elle me préparait chaque fois que je partais à la pêche. Un pain légèrement huileux et imbibé de jaune libéré lors de la pression pour emprisonner les œufs. Lorsque nous étions plus jeunes nous l’appelions le pain du travail ou de la campagne car notre père ou notre grand-père le ramenait à la maison presque intact. Ils savaient que l’on fouillerait dans la musette car nous raffolions de ce pain voyageur ramolli et rempli des saveurs du labeur.
Je me sentais seul, isolé au bout du monde en savourant ma première collation avant d’attaquer le fil de l’eau.

Devant moi, une coulée vive chante, elle s’étrangle entre deux rochers puis glougloute avant de reprendre ses esprits. Toujours le même tempo, toujours les mêmes sautillements, jamais la même eau. La libellule bleue est matinale et déjà en balade. Ses ailes transparentes se figent, elle semble en observation, son abdomen se courbe et s’étend en cadence. Que fait-elle ? Je l’ignore, mais je ne perds miette de ses vagabondages d’une tige à l’autre alors qu’un parfum de menthe sauvage et de plantes typiquement aquatiques réveille les narines. Ces derniers végétaux des rives de nos torrents ont des effluves reconnaissables entre mille, rien à voir avec les vapeurs sèches et si caractéristiques du maquis.
Parfois, une couleuvre acrobate se balance au bout d’une branche d’aulne puis lâche prise pour filer dans les herbes ou sous un rocher. Elle vient de visiter un nid de campagnol construit de bric et de broc, de feuilles sèches et de brindilles, tout en haut de l’arbre.

Dans un petit lac en forme de baignoire entre deux falaises granitiques, quelques truites macrostigma ondulent paisiblement en ignorant mon ver qui se tortille au bout de l’hameçon. Celles-ci sont en villégiature et daignent moucher* de temps en temps pour gober une éphémère nonchalante qui joue à l’hydravion. Un peu plus bas, comme sortant du goulot d’une grosse dame-jeanne, une cascade choit dans un puits d’écume bouillonnante puis s’étale en dentelle et se calme dans un large lac paisible. La traque commence ici et l’attente n’est pas bien longue. Le fil se tend, la canne s’arque fortement, la traction est puissante entrainant la ligne à hue et à dia. Des sauts désordonnés, intempestifs, nerveux, éclaboussent et claquent à la surface de l’onde. La pièce est de taille, grand-mère va être contente, la friture s’annonce déjà…

Une apparition, presque mystérieuse, survient sur l’autre rive. Une grue blanche, train d’atterrissage et aérofreins sortis, tente une approche au bord du ruisseau. M’ayant aperçu sans doute, dans une impulsion soudaine, elle reprend son vol impressionnant, d’abord au ralenti puis dans une inclinaison sur sa gauche plonge en direction de l’aval toutes ailes battantes. Son pesant décollage s’est mué en un vol gracieux, les pattes plaquées dans la même ligne que tout le corps, l’ange venu de nulle part disparait dans le méandre en contre-bas.
J’ignorais que ces échassiers faisaient une halte dans cet endroit encaissé, c’était une première…

Le soleil est bien haut dans le ciel, les cigales sont au plus fort du concert, la chaleur s’abat sur le crâne et les jambes s’alourdissent. J’escalade péniblement les parois rocheuses, bientôt je serai sur le chemin du retour. Presque douze heures se sont écoulées, je rêve d’une bonne douche, d’une boisson fraîche. Ce soir, je vais dormir d’un sommeil facile, la lune et les étoiles traverseront le ciel sans moi. Je me contenterai de rêver ces mondes mystérieux dont on ne sait s’ils existent ou non. Grand-mère est fière de moi, désormais, elle me sait petit homme capable de trimballer le pain à la campagne pour qu’il prenne saveur des champs et des ruisseaux.
Je l’ai deviné à son sourire silencieux rempli de satisfaction.

Il m’arrive encore d’entendre l’appel du torrent mais l’approche des rivières m’est interdit, trop de risques, trop de dangers… C’est fini !

J’entrevois, là-bas, au bout du chemin que je poursuis, tranquille, un panonceau sur lequel je devine péniblement, un peu brouillé, le « The End » final.   

*Moucher=(truites)gober des mouches en sautant hors de l’eau.
Moucheur=pêcheur à la mouche. 

fc3fa-img_0826

e16fa-dsc_1167Bouillonnante, en dentelle et le calme d’un petit lac…

6821b-img_0829

 

le moment est venu de quitter le fil de l’eau pour un autre chemin…

9 commentaires

  1. Pendant la lecture ,je visualise et je vis cette journée comme si j’y étais avec même le goût à la bouche du figatedu, merci pour cet’évasion
    Bonne continuation ,bonne soirée et bises à vous deux

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  2. Bonsoir Simon,

    Après une journée de télétravail, bien fade (pour ne pas dire fadasse;-)), je viens de me promener dans votre belle vallée. L’air y était pur et l’eau désaltérante. 🙂
    Apaisée par le son des cigales, la tête tournée vers les étoiles, je pars retrouver d’éphémères et mystérieux compagnons nocturnes…

    Belle et douce nuit.
    Catherine

    Aimé par 1 personne

    1. Bonsoir Cat,
      J’ai senti le frémissement du texte lorsque vous avez cliqué.
      J’y suis allé aussi le lire. C’est un ancien texte qui figurait dans un autre blog, reversé ici dans l’état où vous l’avez trouvé.
      J’ai envie de le reprendre, de le re-proposer car apparemment, vous êtes la seule, passée par là.
      Bonne nuit, faites de beaux rêves. 🙂

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  3. A reblogué ceci sur Les choses de la vieet a ajouté:

    En visitant ce texte, hier soir, Cat a fait un bruit de souris.
    Je l’entendais grignoter, je suis allé faire un tour et ne voyant guère de visites dans cet endroit, je vous le propose aujourd’hui. Bonne journée.

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  4. Un régal cette balade du matin en première lecture de la journée. Le bonheur des choses simples en harmonie avec la nature, de quoi nourrir toute une vie même si un jour malheureusement l’accès n’y est plus possible que par le rêve, un très beau rêve.

    Aimé par 1 personne

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